• L'élève humilié .... (Pierre MERLE)

     03/11/2012  Le sport à l’école, école de l’humiliation ?

    Renée Greusard | Journaliste  Rue 89
     

    L’EPS, l’éducation sportive et physique, est une des disciplines les plus haïes à l’école, surtout à partir du collège. Témoignages et remèdes.

    Pour cet article, des torrents de témoignages me sont tombés dessus. Parfois drôles, parfois désespérants.

    « L’élève humilié » (Pierre Merle/Puf)              

    « Saut de cheval en Terminale + gros cul = gêne. »

    Ou :

    « Moi, le mot “honte” s’est concentré dans l’espace piscine. »

    En plus des témoignages récoltés, nous avons interviewé Fabien Ollier, professeur d’EPS à qui nous avions déjà consacré un article l’an dernier, et Pierre Merle. Sociologue de l’enseignement, il est l’auteur du livre « L’élève humilié. L’école : un espace de non-droit ? ».

    Il note que « le sport n’est pas mal placé » dans les disciplines qui génèrent un sentiment d’humiliation, même si ce sont les maths qui reviennent le plus dans les témoignages « à cause du prestige de la discipline. »

    Le corps des ados exhibé

    « J’avais des gros seins pour mon âge »

    A 35 ans, Emilie se souvient :

    « J’ai carrément vécu le sport comme une humiliation au lycée. Je le ressentais comme tel parce que j’avais des gros seins pour mon âge, et des rondeurs et que ça se voyait plus en tenue de sport. »

    Beaucoup parlent de leur puberté, de cette violence qu’il y a à devoir exhiber un corps qu’on ne possède pas encore et qui commence à susciter le désir.

    Johanna raconte par exemple ce sale jour de printemps où tout le collège se réunissait pendant des heures pour regarder chaque élève effectuer d’« horribles enchaînements de gym ».

    « Je me demandais s’il ne valait pas mieux que je me casse une jambe sur la route.

    Tout le collège était assis dans les gradins – parmi eux, il y avait forcément des mecs que je kiffais un peu – et là, je me tapais la grosse honte à enchaîner, pataude et ridicule, des figures nulles avec un jogging pourri. »

    La question du poids revient aussi souvent. Dans un article publié en 2002, Pierre Merle rapportait le témoignage de l’une de ses élèves. La scène se passe pendant un cours de saut en hauteur :

    « J’avais une amie dont l’embonpoint la gênait énormément dans sa vie quotidienne. […] La barre était à un mètre, ce qui évidemment est peu, mais pour elle, c’était difficile.

    Le professeur l’a obligée à sauter. Elle a obéi, a sauté, puis est tombée. Tout le monde riait et surtout le prof. Il l’a obligée à recommencer plusieurs fois prétextant se servir d’elle comme exemple de tout ce qu’il ne fallait pas faire, et plus largement ne pas être. Il disait que le sport, c’est la santé et qu’il était urgent de s’y mettre. »

    Face à des sujets délicats, certains profs se comportent parfois comme Les Robins des bois dans ce sketch.

    Le regard de Pierre Merle

    Le sociologue confirme que le sentiment d’humiliation est plus particulièrement ancré chez les ados.

    « C’est la population qui se sent le plus humiliée par ce qu’elle est dans une période où les identités sont en construction.

    Les filles se sentent particulièrement humiliées pour des questions qui concernent le poids parce que les normes de beauté sont très strictes pour les femmes. »

    Pour le sociologue, il faudrait que la question des humiliations soit abordée pendant la formation des futurs enseignants :

    « En commençant à travailler sur ce sujet, j’ai été très surpris de me rendre compte qu’aucune recherche n’avait été faite là-dessus. Aucun ouvrage n’avait été écrit. Il faudrait contextualiser ces pratiques. »

    2  Toujours choisi en dernier

    Un enseignement « à base de performance et de notes »

    Amaëlle s’est mise au sport tard. De l’école, elle regrette un enseignement « à base de performance et de notes » et elle se souvient du moment (horrible) de la constitution des équipes. Quand le prof demande aux deux meilleurs de la classe de devenir capitaines.

    « Ils appellent un à un, à tour de rôle, les gens de la classe. À la fin, il reste toujours deux ou trois personnes, dont toi. »

    Pauline, elle, souligne avec humour l’injustice de cette situation.

    « Bon, c’est vrai qu’au cours précédent, tu t’es décalé à chaque fois que le ballon t’arrivait dessus... Mais voilà, tu as participé, merde ! »

    Le regard de Pierre Merle et Fabien Ollier

    Pierre Merle :

    « L’activité sportive n’a pas pour objet d’être performant par rapport aux autres, mais d’être performant par rapport à soi. »

    Pour Fabien Ollier, ces classements sont inadmissibles.

    « On met les forts d’un côté, les faibles de l’autre, les moyens au milieu, faire un niveau 1, faire un niveau 2, etc... Il y a toute une symbolique humiliante ou en tout cas très dépréciative.

    C’est comme si dans une classe de mathématiques, on mettait les bons devant, les moyens au milieu, et tout au fond les nuls. Et que régulièrement, en fonction des notes des élèves, on les déplaçait, on les reclassait. Je crois, que tout le monde crierait au scandale.

    En EPS, ça ne choque plus personne. »

    Il s’interroge sur l’essence même de cet enseignement.

    « L’éducation physique et sportive est essentiellement sportive, c’est-à-dire que le contenu principal de l’EPS, c’est le dogme du sport de compétition au sein duquel on trouve un éthos de l’humiliation. »

    3  Ces mouvements absurdes que l’on n’arrive pas à faire

    Le corps réduit à un mouvement

    Anne-Gaëlle se souvient bien de cette impuissance de son corps.

    « Je me suis retrouvée avec un corps qui ne pouvait faire ni la roue, ni l’appui tendu renversé – ATR : en bon français, le piquet – toute l’année, et ça, pour M. Le Louët, c’était vraiment une énigme. J’étais une sorte de débile, sa cancre. »

    Souvent les premiers de la classe sont décontenancés en EPS. Amaëlle :

    « Au collège, j’étais un peu l’intello “typique”. Première de ma classe avec des lunettes et un appareil dentaire. Et nulle, mais alors nulle en sport, toujours dans les derniers – voire la dernière. »

    Très bons élèves, ils ont souffert d’un enseignement qu’ils jugeaient absurde. Pierre, meilleur partout, était aussi nul en sport. Il se souvient :

    « Franchement, j’en avais rien à foutre du sport. Je trouvais ça bête. »

    Il a eu l’impression que les autres trouvaient dans cette matière une occasion de se venger par la moquerie.

    « Ça inversait le rapport de force scolaire. On me traitait comme si j’étais handicapé. »

    Il conclue enfin en riant :

    « Le sport, c’est un apprentissage du fascisme ».

    Le regard de Fabien Ollier

    En écho à cette absurdité ressentie par les élèves, Fabien Ollier parle de son quotidien de prof de sport. Des grilles à remplir, des fiches, des tableaux par les profs mais aussi par les élèves et il déplore :

    « Vous ne pouvez pas imaginer le temps que passent les élèves à remplir des fiches, à observer (épier, dénoncer…) leurs copains, à compter le nombre de passes ou de coups de bras (en natation) qu’ils font. »

    Il explique la logique de cet enseignement :

    « Dans les instructions officielles, il est spécifié de manière très claire que l’éducation physique et sportive doit “permettre à chaque élève de développer et mobiliser ses ressources pour enrichir sa motricité, la rendre efficace et favoriser la réussite”. On oublie que le corps n’est pas que de la motricité.

    Mais pour pouvoir rendre le corps évaluable, et passer son temps à donner des notes à des élèves, il faut le réduire à une machine, à un système, à du mouvement. »

    Pour le professeur d’EPS, c’est une violence symbolique que de voir son corps réduit à un mouvement.

    4 L’univers glauque des vestiaires à 8h du matin

    Un environnement détestable

    A tous ces éléments s’ajoute la question de l’environnement dans lequel les cours ont lieu. Chloé a 27 ans et elle ne comprend toujours pas ce qu’on a voulu lui transmettre.

    « Coup de gueule contre les bahuts qui mettent des cours de sport de 8 h à 10 h. C’est vrai que pour bien commencer la journée, autant se crever et bien puer la sueur ! »

    Le regard de Fabien Ollier

    Pour Fabien Ollier, cet aspect n’est pas un caprice et fait partie de la crise de l’enseignement de l’EPS.

    « Je le ressens aussi : cet univers glauque des vestiaires à 8 h du matin, des stades brumeux, des salles aux odeurs de sueur. Tout ça, ce sont autant de souvenirs corporels qui peuvent être en effet un peu traumatisants. »

    5 Le rapport dégradant du prof à l’élève

    « On m’a interdit de jouer au rugby parce que j’étais trop nulle »

    Parfois les récits d’humiliations sont violents. Marie a 24 ans, elle n’a vraiment pas aimé le sport à l’école.

    « Mes profs de sport me détestaient (tous). Et l’un d’entre eux m’a même interdit de jouer au rugby parce que j’étais trop nulle et que j’avais peur du ballon. »

    Que ces rapports d’humiliation disent-il de la relation entre le prof et l’élève ?

    Le regard de Pierre Merle et Fabien Ollier

    Pour Pierre Merle, l’humiliation est en réalité une facilité pédagogique.

    « La classe pose des problèmes de gestion de l’ordre et pour assurer cet ordre, l’humiliation est une pratique qui vient assez spontanément.

    Mais le prof ne se rend pas compte qu’il est en train de casser sa relation pédagogique avec l’élève et qu’il va foutre le bordel. C’est un remède qui est pire que le mal. Si tout ceci n’est pas expliqué, les professeurs sont laissés à l’abandon. »

    Fabien Ollier remarque aussi que les profs reproduisent tout simplement des schémas qu’ils ont vécus.

    « Dans le sport, il y a un rapport entre entraîneur et entraîné qui est souvent de l’ordre de l’humiliation à l’égard des faibles et de ceux qui ne réussissent pas assez vite. [...] Or les professeurs d’éducation physique ont tous été à un moment ou un autre entraînés. »

    6 Un traumatisme qui reste toute la vie ?

    « C’était une vieille salope »

    A entendre toutes ces histoires, il y a de quoi se demander à quel point elles sont néfastes. La réponse est mitigée. Si Emilie court aujourd’hui des marathons, Chloé ne veut toujours pas entendre parler du sport. Guillemette, elle, se rappelle encore :

    « Un jour, dans une compétition de gymnastique, je suis restée bloquée dans une galipette arrière les fesses en l’air, la tête coincée. J’ai plus jamais osé faire de galipette arrière de ma vie. »

    Et puis, il y a les profs qu’on hait à jamais. A l’époque, on aurait aimé leur jeter un sort comme dans cette vieille pub de Carambar.

    A 35 ans, Simon se rappelle encore de sa prof en primaire, Mme S.

    « C’était une vielle salope. Elle m’avait pris en grippe. Elle disait à tout le monde : “Si vous ne faites pas de sport, vous serez comme Simon”.

    Ensuite, alors que tous les garçons faisaient des binômes avec les garçons, elle me mettait avec des filles parce que sinon “je n’allais pas y arriver.” Je m’étais promis que quand je serais grand, je retournerai la voir, pour lui casser la gueule. »

    A 20 ans, Simon est retourné dans son école primaire. Il ne voulait plus casser la gueule de Mme S. mais il voulait lui parler, lui dire combien elle l’avait cassé. Il n’a pas pu. Elle était morte d’un cancer.

    Le regard de Pierre Merle

    Pierre Merle dit :

    « Plus la personne est petite, plus les pratiques d’humiliations sont néfastes. C’est une rancœur qui reste toute la vie. »

    Le sociologue ajoute :

    « Ce sont des pratiques condamnables du point du point de vue des textes juridiques qui disent que “dans la communauté éducative, chacun se doit respect.”

    Mais elles sont aussi condamnables du point de vue de la psychologie scolaire, de la sociologie des relations entre profs et élèves. Il n’y a rien qui puisse justifier ce type de pratiques.

    Si ce n’est une société qui ne marche pas très bien. »

    * Certains prénoms ont été changés


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