• "On ne naît pas violent"

    Cass Pennant, ex-hooligan : "On ne naît pas violent"

    Créé le 07-07-2013    Par

    Cass Pennant est un repenti. Dans les années 70 et 80, il a fait partie de l'Inter City Firm, l'un des groupes de hooligans anglais les plus connus au monde.

    Cass Penant, hooligan repenti Cass Penant

                                                          Cass Penant, hooligan repenti
     

    Une matinée ensoleillée de mai, à Regent Park, en plein coeur de Londres. Après avoir dérangé dans son ménage le propriétaire du pub qui abrite le petit bureau de Cass Pennant, je frappe, hésitant.

    "Come in" me dit une voix qui ferait passer Barry White pour Bill, le chanteur de Tokyo Hotel. J'imaginais Cass Pennant impressionnant. Il l'est.

    Ancien membre, puis leader de l'Inter City Firm (ICF) dans les années 70 et 80 - l'un des groupes de hooligans les plus connus au monde -, il est aujourd'hui écrivain, réalisateur et surtout, repenti.

    A 55 ans, marié et père de deux enfants, il a déjà eu plusieurs vies. Racisme, violence, taule.

    Dans sa tanière, des gants de boxe, des ballons de foot d'époque, un poster de Mike Tyson, des livres et des DVD dédiés au football et aux sports de combat.

    A la croisée des deux, le hooliganisme.

    • Comment êtes-vous entré dans le monde du hooliganisme ?

    J'ai été abandonné par ma mère et adopté par un couple de parents blancs. Dans le quartier, j'étais le seul noir, dans une communauté blanche. J'ai souffert du racisme, à l'école et en dehors. Même certains programmes à la télévision étaient racistes.

    Dans le même temps, le mouvement skinhead est apparu à la fin des années 60 ; une sorte de contre-culture, par opposition aux hippies et au "peace and love". Au départ, c'était un mouvement violent, mais ni racial ni politique. Juste de la violence.

    Je suis rentré dans un gang à 11 ans et pour la première fois, je n'ai pas été mis de côté. Je recevais de l'amour, j'étais accepté.

    C'est par l'intermédiaire de ce gang que je suis arrivé à l'ICF.

    • Le hooliganisme est pourtant connu pour ses dérives racistes ?

    Il y avait du racisme, mais pas au sein de l'ICF. Je me rappelle lors d'un match à West Ham [club de l'est de Londres], qu'un groupe de hooligans skinheads entonnaient des chants racistes, en faisant le salut nazi, et ce devant les propriétaires du club et la police, qui n'ont pas bougé.

    Ils étaient deux cents. Je suis allé en face d'eux et ils se sont dits : "c'est qui le gars noir là" ?[Il chuchote] "C'est le leader des ICF".

    Il y a eu une confusion, puis un début de bagarre. Les gars de l'ICF m'ont défendu. La police n’a pas arrêté les fascistes qui faisaient "Sieg Heil". Ils m'ont arrêté moi...

      Pourquoi avoir choisi de supporter West Ham et pas Tottenham, Arsenal, Chelsea ou un autre club ?

    C'était la meilleure équipe de Londres à l'époque. Ils avaient gagné la Coupe d'Angleterre et la Coupe des coupes [une Coupe d'Europe qui n'existe plus ndlr]. En fait, à Londres, il y avait deux grosses équipes dans les années 60 : West Ham et Tottenham.

    L'Angleterre venait de gagner la coupe du Monde [en 1966], mais beaucoup de monde disait que c'était West Ham qui l'avait gagnée. Bobby Moore, Geoffrey Hurst, Martin Peters (un but en finale) jouaient pour les Hammers.

    Mon premier match ? C'était avec mon père, juste après la Coupe du monde. J'avais huit ans. Il avait acheté deux abonnements. Je ne me rappelle pas du score, ni de l'équipe en face, mais je me souviens parfaitement des chants et de l'ambiance.

    • Vous avez rapidement intégré l'ICF ?

    Quand l'Inter City Firm a été fondé dans les années 70, le hooliganisme était déjà bien établi en Angleterre. Il y avait différents groupes, à West Ham : le Southbank, la Northbank, les Dockers...Beaucoup de supporters d'autres équipes avaient peur de venir ici [..].

    Les différentes sections de West Ham se battaient entre elles, pour savoir quel était le groupe le plus fort du club. Un jour, on s'est rencontré et on s'est dit : "plus de fight entre supporters de West Ham, on est de la même ville."

    Tout cela c'est grâce à l'initiative de Bill Gardner, un Docker devenu une légende car il a réussi à rallier les troupes.

    • Vous étiez fan de football avant tout ou c'était plus pour la baston ?

    A l'origine, j'étais un fan de football. Mais le hooliganisme, ça va au-delà. C'était une culture, un style de vie. Selon moi les hooligans ne sont pas des criminels. La plupart n'ont pas de casier judiciaire.

    On m'a tiré dessus quand j'étais videur dans une boîte de nuit, mais jamais dans le cadre du football. Un voleur est voleur du lundi au dimanche.

    Hooligan, c'est uniquement les jours de match.

    • Comment en êtes-vous devenu le chef dans les années 70 ?

    J’avais la réputation de bien savoir me battre. C'est pour ça aussi que les groupes rivaux me voulaient. Quand je suis arrivé à l'ICF, j'étais un écolier, mais j'étais déjà fort. Très rapidement, je suis devenu un homme.

                     Cass Pennant (DR)

    • L'ICF a “révolutionné” le monde du hooliganisme britannique...

    Au bout d'un moment, cela a été difficile d'être hooligan sans se faire attraper car la police et les autorités anglaises ont voulu éradiquer le phénomène.

    On a dû s'adapter et trouver des solutions pour continuer à nous déplacer, de façon à ne pas nous faire repérer.

    On a révolutionné la manière de voyager. Dans les trains, on allait en première classe, où les policiers ne pensaient pas nous trouver.

    On s'est habillé avec des vêtements de marque pour passer inaperçus. On est devenu une vraie entreprise. Tous les autres groupes de hooligans en Angleterre nous ont copiés [...].

    Sur nos victimes, on lassait des cartes de visite. C'était du jamais vu. Nous sommes devenus incontournables.

    • Où, quand et pourquoi a débuté cette terrible rivalité entre West Ham et Millwall ? Une légende parle d'une grève dans les années 20 ?

    Cette grève a existé, mais elle n'était pas liée au football. La vraie raison de cette rivalité date de 1972 - avant l'ICF-, en marge d'un match en hommage à Harry Cripps, un joueur très rugueux de Millwall.

    Cela a débouché sur une bagarre entre des hooligans des deux camps. Tout le monde était au courant de ça. D'ailleurs, les autres hooligans de Londres - de Chelsea, Tottenham, Arsenal - , venaient voir [nos combats] pour savoir qui avait la suprématie.

    Pourquoi Millwall ? Parce que nous étions le même genre de gars. Une rivière nous séparait, mais on faisait partie de la "working class" [classe ouvrière]. On était des durs.

    • Il vous arrive d'aller à Upton Park [le stade de West ham Ndlr] pour assister aux matchs ?

    Non pratiquement jamais. J'y suis retourné lors d'un match entre West ham et Millwall en 2009, mais en tant que journaliste pour le quotidien The Guardian.

     

    Je regarde les matchs à la télévision maintenant. Personnellement, je préfère l'ambiance du pub. Qu'est devenu le football aujourd'hui ? Acheter des maillots et des abonnements ? West Ham, c'est pas un concert de pop !

    • Quel regard portez-vous justement sur le foot anglais aujourd'hui ?

    La Premier League, les chaînes de télévision (Sky, ESPN...) ont détruit la culture de supporter. Etre supporter ce n'est pas seulement durant 90 minutes. Il y a une dimension sociale.

    Beaucoup de gens finissent par déménager du lieu où ils ont grandi et où se trouve le club qu'ils supportent. Ils y retournent néanmoins pour assister aux matches de leur équipe, ce qui leur permet de renouer avec leur héritage.

    C'est pourquoi beaucoup de supporters anglais restent fidèles aux ligues inférieures. La troisième, la quatrième division. Pas pour se battre, non, mais parce que ça a un sens. Ils voyagent ensemble, chantent, mangent....

    Maintenant en Premier League [1ère division en Angleterre], tout ça, c'est fini., C'est devenu "assieds-toi, donne-moi ton argent, ne fume pas, bois ta bière dans un verre en plastique". C'est seulement du business.

    • Vous avez été contacté par Lexi Alexander pour aider à réalisation du film "Hooligans" sur l'ICF. Vous avez même eu un rôle...

    J’ai joué un officier de police (rires). Quand cette réalisatrice allemande a voulu réaliser ce film sur le hooliganisme à West Ham, elle a fait quatre ans de recherches avant.

    Quand elle est arrivée ici, elle a découvert Cass Pennant et surtout, mon livre. J’ai réalisé que les recherches que j’avais faites pour l'écrire suscitaient de la fascination.

    • Vous avez aussi été le premier hooligan du pays à avoir été condamné et emprisonné ?

    La première fois, c'était pour une rixe après un match. Lorsque j'ai été condamné à trois ans de prison, j'ai compris que j'allais servir de bouc émissaire et que je prendrais pour tous les faits de hooliganisme qui avaient eu lieu dans le pays.

    A l'époque, tous les médias avaient parlé de mon cas. Ce procès était tout simplement un spectacle. Ca a changé ma vie. En prison, j'ai découvert les livres, pris des cours d'anglais, écrit mon histoire.

    J'ai surtout décidé de quitter le milieu [du hooliganisme].

    • Ca a été dur d'arrêter de fréquenter l'ICF ?

    Un jour, j'ai croisé un ancien jeune de l'ICF. Il s'était fait frapper par un fan de Liverpool dans les années 80 lors d'une rixe. Il avait 13 ans.

    Il était resté six mois dans le coma et la moitié de son corps était paralysée. Il m'a dit : “Le football me manque, l'ICF me manque. C'était la meilleure période de ma vie".

    Le hooliganisme est une drogue, mais c'est difficile à expliquer. Il ne s'agit pas que de violence, mais de la vie qui va avec.

    Ca n'a pas été facile d'arrêter car j'ai moi-même rejoint un gang à 11 ans. Lorsque je suis sorti de prison tout le monde me disait de revenir aux affaires. J'avais une réputation, c'était plus dur que si j'avais été un inconnu.

    Plusieurs événements m'ont fait réfléchir. Un second passage en prison en 1981 - j'avais été accusé, à tort, d'avoir poignardé quelqu'un.

    Une arrestation en 1986, pour laquelle je risquais dix ans de prison (je n'ai finalement pas été condamné). Quelques années plus tard, j'ai reçu trois balles devant la boîte de nuit où je travaillais.

    Lorsque j'ai survécu, le gang voulait me venger. J'ai réalisé alors que je devais choisir entre deux modes de vie. Entre une famille et l'ICF, qui avait toujours été là pour moi quand la société me rejetait.

    J'ai choisi ma famille.

    • Vous regrettez cette période ?

    Tu ne peux rien changer à ton passé. Le plus important c'est ce que j'ai pu apprendre de cette expérience et comment j'ai pu avancer. J'essaye d'être une inspiration pour les autres. Je suis marié, mon fils est officier dans la Navy.

    (Il sort un livre sur le ICF et pointe l'une des première pages). Regarde ce que sont devenus les leaders de l'ICF. Directeur, électricien, réalisateur... Ils ont tous changé de vie. Si j'ai pu le faire, tout le monde peut le faire.

    Personne ne nait violent.

    • Vous êtes encore en danger ?

    Le passé revient toujours, mais je vis ma vie. Peu de personnes le savent, mais un des anciens chefs noirs d'un groupe de hooligans à Millwall est mort cette année. Une légende. On s'est battu l'un contre l'autre à plusieurs reprises, il avait du pouvoir.

    Juste avant les funérailles j'ai reçu une invitation personnelle où il était inscrit “Come to Millwall”. Je suis allé chez lui lors de la réception. Il y avait sa femme, sa soeur, toute sa famille.

    J'ai laissé une gerbe de fleurs avec un message. On se faisait partie de groupes ennemis, mais malgré tout il y avait du respect


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