•   Cancer : le remède oublié

    Chère lectrice, cher lecteur,

    Nous sommes en 1890 à New York. Il fait nuit. Le Dr William Coley se tourne et se retourne dans son lit. La veille, ce jeune chirurgien de 28 ans a, pour la première fois, vu mourir une de ses patientes. Cette patiente, Elizabeth Dashiell, est morte d'un cancer des os. Et le Dr Coley est submergé par un sentiment de culpabilité et d'impuissance.

    Au petit matin, il sort de chez lui. Mais au lieu de se rendre, comme d'habitude, au New York Cancer Hospital où il travaille, il décide de partir pour Yale. Yale est la grande université qui se trouve à deux heures de train au nord de la ville, dans l'état voisin du Connecticut. Yale était déjà, à l'époque, réputée mondialement pour sa faculté de médecine. La bibliothèque universitaire conserve des archives qui couvrent toutes les maladies connues à ce jour, décrivant précisément les cas de millions de malades.

    C'est dans ce gisement prodigieux que le Dr Coley va rechercher des cas de « sarcome » semblables à celui qui a tué sa patiente. Le sarcome est une sorte de cancer. Le Dr Coley espère trouver des cas dans lesquels des patients, touchés par le même cancer que sa patiente, auraient guéri. Car il est convaincu qu'il existe, quelque part, un traitement qui aurait pu la sauver.

    Plus de deux semaines durant, ses recherches sont vaines. Il épluche des kilos de dossiers poussiéreux. Mais la conclusion est toujours la même : patient décédé. Il commence à désespérer lorsqu'un soir, alors qu'il est sur le point d'abandonner, il fait une étonnante découverte.

    Guérison mystérieuse

    Le Dr Coley a mis la main, sans le savoir, sur un cas qui va révolutionner le traitement du cancer. Il découvre en effet le dossier médical complet d'un homme dont le sarcome a mystérieusement disparu après avoir attrapé une maladie infectieuse. Cette maladie, pratiquement disparue aujourd'hui, s'appelle l'érysipèle. C'est une infection de la peau due à une bactérie, le streptocoque. Elle se manifeste par de gosses plaques rouges, qui peuvent toucher le visage, mais plus souvent les jambes, et s'accompagne de fièvre. Mais ce n'est pas une maladie grave.

    Aussitôt après avoir attrapé l'érysipèle, le sarcome de ce patient a donc brutalement disparu. Le Dr Coley chercha d'autres cas semblables et en trouva plusieurs dans les archives, dont certains remontaient à des centaines d'années : leur cancer (sarcome) avait disparu après une simple infection de peau !

    Il découvrit que d'autres pionniers de la médecine comme Robert Koch (qui découvrit le fameux bacille de Koch, responsable de la tuberculose), Louis Pasteur, et le médecin allemand Emil von Behring, qui reçut le premier prix Nobel de médecine en 1901, avaient eux aussi observé des cas d'érysipèle coïncidant avec la régression spontanée de cancers.

    Convaincu qu'il ne pouvait pas s'agir d'un hasard, le Dr Coley décida d'inoculer volontairement le streptocoque (bactérie) responsable de l'érysipèle à l’un de ses patients touché par le cancer de la gorge. L'expérience fut menée le 3 mai 1891 sur une homme appelé M. Zola. Immédiatement, son cancer régressa et l'état de santé de M. Zola s'améliora considérablement. Il retrouva la santé et vécut huit ans et demi de plus.

    Le Dr Coley créa une mixture de bactéries mortes, donc moins dangereuses, appelée Toxines de Coley. Cette mixture était administrée par injection jusqu'à entraîner de la fièvre. Il fut observé que le remède était efficace, y compris dans le cas des cancers métastasés.

    Un jeune de 16 ans sauvé du cancer

    Le premier patient à recevoir les Toxines de Coley fut le jeune John Ficken, un garçon de 16 ans atteint d'une tumeur abdominale massive. Le 24 janvier 1893, il reçut sa première injection, qui fut répétée ensuite tous les deux ou trois jours, directement dans la tumeur. A chaque injection, il faisait une poussée de fièvre… et la tumeur régressait. Dès le mois de mai 1883, soit 4 mois plus tard, la tumeur n'avait plus qu'un cinquième de sa taille originelle. Au mois d'août, elle n'était pratiquement plus perceptible. John Ficken fut définitivement guéri du cancer (il mourut 26 ans plus tard d'un infarctus).

    Comment cette découverte fut tuée dans l'œuf

    Mais les Toxines de Coley se heurtèrent à un redoutable « concurrent » : le développement des machines à rayons radioactifs (radiothérapie), plus facilement industrialisables.

    Coley lui-même s'équipa de deux machines de radiothérapie. Mais il conclut rapidement à leur moindre efficacité. Pendant quarante ans, il continua à utiliser avec succès les Toxines de Coley, jusqu'à sa mort le 16 avril 1936.

    Le formidable business de la chimiothérapie prit ensuite le relais pour garantir que ce remède, bien plus simple, moins dangereux, et surtout beaucoup moins coûteux, reste dans les oubliettes de la médecine. (la suite ci-dessous)

    1999 : les Toxines de Coley ressortent des cartons

    L'histoire ne s'arrêta pas là, heureusement. En 1999, des chercheurs ouverts d'esprit reprirent les archives laissées par le Dr Coley. Ils comparèrent ses résultats avec ceux des traitements les plus modernes contre le cancer. Et ils s'aperçurent que ses résultats étaient supérieurs !

    « Ce que Coley faisait pour les malades du sarcome à l'époque était plus efficace que ce que nous faisons pour ces mêmes malades aujourd'hui », déclara alors Charlie Starnes, chercheur chez Amgen, une des premières sociétés mondiales de biotechnologie, qui travaille en France avec l'Institut National du Cancer.

    La moitié des patients de Coley touchés par le sarcome vivaient dix ans ou plus après le début du traitement, contre 38 % avec les thérapies les plus récentes. Ses résultats auprès des patients malades du cancer des reins et du cancer des ovaires étaient également supérieurs.

    Un grand espoir pour les patients malades du cancer

    Aujourd'hui, une société américaine, MBVax, a repris les recherches sur les Toxines de Coley.

    Bien qu'elle n'ait pas encore mené les études à grande échelle nécessaires à leur commercialisation, 70 personnes ont bénéficié de cette thérapie entre 2007 et 2012.

    Les effets ont été si positifs que la grande revue scientifique Nature s'en est fait l'écho au mois de décembre 2013 [1]. L'information a également été reprise par le magazine français Le Point, le 8 janvier 2014 [2].

    Les personnes qui ont pu bénéficier de cette thérapie non-homologuée étaient des personnes touchées par des cancers en phase terminale, dont des mélanomes, des lymphomes, des tumeurs malignes dans le sein, la prostate, les ovaires. Il est d'usage en effet dans les hôpitaux de permettre aux personnes dans des situations très difficiles de se tourner vers des thérapies innovantes, qui sont refusées aux autres.

    Malgré l'extrême gravité de ces cancers, les Toxines de Coley provoquèrent une diminution des tumeurs dans 70 % des cas, et même une rémission complète dans 20 % des cas, selon MBVax.

    Le problème auquel la compagnie se heurte aujourd'hui est que, pour mener les essais à grande échelle exigés par la réglementation actuelle et construire une unité de production aux normes européennes ou nord-américaines, les besoins de financement se chiffrent en… centaines de millions de dollars.

    Ce qui était possible en 1890 dans le cabinet d'un simple médecin new-yorkais passionné par sa mission est aujourd'hui devenu quasi-impossible dans notre monde hyper-technologique et hyper… étouffé par les réglementations. (la suite ci-dessous)

    Espérons qu'un chercheur saura trouver les arguments propres à convaincre les experts des comités qui président à l'avenir de notre système de santé, qu'un peu d'audace et un peu de liberté sont indispensables pour permettre le progrès et sauver des vies. Mais ça, je doute que les bureaucrates qui nous gouvernent le comprennent facilement.

    A votre santé !

    Jean-Marc Dupuis

    PS : La nutrithérapie est un des secteurs les plus prometteurs pour la médecine du 21e siècle. En tant que lecteur fidèle de Santé Nature Innovation, je vous propose de vous inscrire aujourd'hui à Néo-nutrition, notre service d'information gratuit dédié à la nutrithérapie. En vous inscrivant sur le site, vous recevrez chaque semaine, et sans contrepartie, une nouvelle lettre qui vous dira tout sur un « super aliment », un alicament ou un complément nutritionnel. Attention les places sont limitées.


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  •   Evasion fiscale : qu'en est-il des entreprises ?

    Augustin Scalbert | Journaliste Rue 89 (2009)
     

    Attac dénonce le fait que Jersey soit un paradis fiscal en mars 2009 (Finnish Eye/Flickr).

    « Le monde offshore n’a jamais été aussi proche », « incorporez votre entreprise au Delaware », « créez en Tunisie une société offshore », ou « Estonie, paradis fiscal pour les entreprises »... Voilà des slogans qu’on peut lire en deux clics sur Internet. L’ampleur de l’évasion fiscale des entreprises françaises est très difficile à évaluer, mais « les sommes sont infiniment plus importantes » que pour les particuliers, selon le professeur de droit fiscal Bernard Plagnet.

    A l’heure où Eric Woerth soupçonne 3000 contribuables (des particuliers, semble-t-il) d’avoir placé en Suisse quelque trois milliards d’euros, on peut se demander ce qu’il en est des entreprises, quelle que soit leur taille. Mais en ce qui les concerne, le gouvernement n’effectue pas d’annonce aussi médiatique.

    A moins de se lancer dans un processus de création d’entreprise à l’étranger (en moins de deux semaines et pour moins de 6000 euros en Estonie, par exemple), difficile de dire si ces annonces accrocheuses trouvées sur Internet correspondent à une réalité.

    Des cieux plus cléments en terme de fiscalité

    Mais il est très simple d’immatriculer une boîte sous des cieux plus cléments en terme de fiscalité, comme l’explique Bernard Plagnet, ancien inspecteur des impôts devenu professeur à la faculté de droit de Toulouse :

    « On commence toujours par faire quelque chose de pas très légal avant de se mettre en position de faire de l’évasion. Par exemple, créer une société écran, à l’activité mal définie. A partir de quand une société est-elle fictive ? Le droit français n’est pas clair du tout.

    Ensuite, vous transférez une somme vers une société allemande, plus ou moins fictive, puis vers une troisième société, en Autriche, et de là, à Monaco. Cet exemple est réel. »

    La question qui se pose ensuite, c’est « qui est le bénéficiaire effectif des fonds ? Très probablement celui qui est à Monaco. »

    Evasion vers le Liechtenstein ? « Un chiffon rouge » sous le nez du fisc

    L’universitaire ajoute que « quand on fait cela, il faut que le premier maillon de la chaîne ne suscite aucune méfiance » :

    « Verser une somme de France vers le Liechtenstein revient à agiter un chiffon rouge sous le nez de l’inspection des impôts. »

    Professeur de droit et fiscalité à HEC et à Paris-I, Mirko Hayat, lui aussi ex-inspecteur des impôts, se demande si « ce type d’officines » spécialisées dans l’optimisation fiscale des entreprises « est bien utile » :

    « Les règles françaises en matière d’impôts sur les sociétés sont assez claires, et reconnues internationalement : le lieu du siège de l’entreprise n’a pas d’importance, puisqu’elles sont taxées sur les opérations effectuées dans leurs implantations françaises. Ceux qui dérogent à cette règle s’exposent à des sanctions. »

    « Réduire vos impôts en France de façon drastique »

    Voilà pourtant ce que proposent certains sites web (sans même évoquer les centaines de conseillers fiscaux dénués de vitrine sur Internet) :

    « La formule que nous vous proposons vous permet de créer une société [ici figure la nationalité du pays, ndlr] à responsabilité limitée, opérationnelle tant d’un point de vue légal que fiscal, sans verser de capital minimum.

    Cet investissement vous permettra de réduire vos impôts en France de façon drastique. »

    Pour Bernard Plagnet, le gouvernement français ne fait pas preuve de mauvaise volonté dans la lutte contre cette évasion : il est tout simplement impuissant ! Notamment en raison de l’unanimité requise parmi les vingt-sept membres de l’Union européenne en matière fiscale, et aussi

    « en vertu du principe européen de la libre circulation des capitaux, qui nous a par exemple obligé à réécrire en 2005 l’article 209 B du code général des impôts adopté sous un gouvernement de gauche dans les années 80. »

    L’évasion fiscale vers l’UE est légale, Chypre a la côte

    L’article explique qu’une entreprise française possédant une filiale à l’étranger sera imposée en France sur les bénéfices de cette dernière. A cause du Luxembourg, qui accueillait beaucoup de succursales de boîtes hexagonales, l’Union européenne entière échappe désormais à la règle...

    Dans le même ordre d’idées, la directive européenne « sociétés mères et filiales » de 1990 prévoit que les dividendes reversés par une filiale implantée ailleurs dans l’UE à sa société mère ne soient pas imposables. Chypre et ses taxes plancher ont donc la cote...

    La seule manière de lutter contre cette évasion serait d’atteindre un consensus à vingt-sept. Impossible, évidemment. Mais pourquoi ne pas porter la question sur la place publique ?

    Le fiscaliste toulousain voit une seule solution : la création d’un Interfisc sur le modèle d’Interpol. Il trouve aussi que « s’attaquer à la Suisse et au Liechtenstein, c’est bien, mais qu’on devrait aussi s’intéresser à la galaxie britannique et au Delaware, par exemple »


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  •  J’ai découvert la fontaine de jouvence de nos neurones (Pierre-Marie LLEDO) (Clés)

      A l’Institut Pasteur, le neurobiologiste a révélé les pouvoirs d’autoréparation du cerveau, faisant ainsi franchir un pas capital à la science, notamment dans la thérapie des maladies neurodégénératives.
       Nous l’avons toujours entendu dire : les neurones de notre cerveau sont en nombre limité, ils ne se renouvellent pas, et à partir de l’âge adulte nous en perdons chaque jour, irrémédiablement, des quantités. Nous croyons encore presque tous qu’il en est ainsi, car tel fut, durant des décennies, le dogme scientifique. Aujourd’hui, voilà une connaissance périmée.
     
       On sait à présent que nos neurones peuvent se régénérer – et que de nouveaux peuvent constamment apparaître. Cette découverte […] ouvre des perspectives thérapeutiques étonnantes. A 48 ans, son auteur, Pierre-Marie Lledo, est sans nul doute l’un des plus brillants chercheurs de sa génération.
       Grand Prix de l’Académie de médecine en 2006, Grand Prix de l’Académie des sciences en 2007, le neurobiologiste, qui enseigne aussi à Harvard, est directeur de recherches au CNRS. Il dirige l’unité Perception et Mémoire à l’Institut Pasteur, dont il est également vice-président du conseil scientifique et directeur de l’enseignement. C’est bien un homme submergé de charges, de projets et de rêves, carburant décisif selon lui, qui nous reçoit. Si nous souhaitons le rencontrer, c’est en raison de l’importance de ses différentes découvertes qui s’échelonnent depuis 2003. Leurs conséquences sur notre compréhension du fonctionnement du cerveau et de l’humain dans son environnement sont capitales. Découvrons, pas à pas et en termes simplifiés, les différentes étapes de ses recherches.
       Tout commence par le nez. Chacun sait que la mémoire des odeurs est très particulière : un parfum, une senteur quelconque que nous n’avons pas respirés depuis l’enfance peuvent soudain nous frapper intensément, faire revenir des pans entiers de souvenirs perdus. Comment se maintient ce souvenir des odeurs ? Quelles sont les particularités des mécanismes neuronaux de l’odorat ? Voilà ce que le chercheur et son équipe ont voulu explorer : « […] Nous avons découvert que cette qualité de la mémoire olfactive était due à l’arrivée en permanence de nouveaux neurones vers le cortex olfactif », nous explique Pierre-Marie Lledo.
    2003 : le chercheur et son équipe parviennent à démontrer que des cellules souches de type gliale sont produites au cœur du cerveau adulte. […] Elles se dirigent vers le bulbe olfactif et se révèlent capables de fabriquer de véritables neurones, eux-mêmes capables d’intégrer des réseaux cellulaires existants et d’y établir de nouvelles connexions.
       Cette découverte de cellules souches dans le cerveau adulte signe la fin d’un dogme jusque-là bien installé. En mettant en lumière le phénomène de la neurogénèse, on comprend que le cerveau adulte a la possibilité de s’adapter aux changements qui surviennent au cours de la vie.
       2004 : il apparaît que les neurones neufs ne vont pas n’importe où, mais sont « pilotés » […] par une molécule spéciale. L’équipe de Pierre-Marie Lledo, avec l’équipe allemande du professeur Schachner de l’université de Hambourg, identifie une clé sécrétée par le bulbe olfactif, la tenascine, chargée d’attirer et de guider ces neurones nouveau-nés de leur zone germinative vers le bulbe olfactif où ils se transforment définitivement en véritables neurones.
       2008 : la possibilité d’utiliser cette molécule-pilote pour emmener des neurones neufs sur des zones cérébrales à réparer ouvre des perspectives thérapeutiques inédites. L’équipe de Lledo, associée à celle de Pierre Charneau, à Pasteur, trouve en effet le moyen de faire dévier ces neurones pour les faire aller vers des zones lésées. Ouvrant la voie à de possibles thérapies des différentes pathologies neurodégénératives comme la maladie de Parkinson ou la chorée de Huntington.
     
       En outre, ils observent deux phénomènes intéressants et concomitants : la fabrication de nouveaux neurones dans le cerveau s’accélère et s’intensifie en quantité lors de lésions ayant entraîné la perte du sens olfactif, ce qui confirme bien cette capacité autoréparatrice du cerveau. Et, a contrario, lorsque des neurones se révèlent inutiles pour conserver une information, par exemple olfactive, ils sont naturellement détruits.
       C’est donc bien à une mutation de la connaissance qu’on assiste ici. Un chapitre se clôt, celui du cerveau fixe, ou en déficit croissant de neurones. Un autre chapitre s’ouvre, celui du cerveau autorégénérant. Pierre-Marie Lledo l’explique : « On est dans la science en action. On est parvenu à montrer que ce dogme central de la neurobiologie qui voulait que les neurones ne puissent être remplacés, parce que le cerveau doit conserver de l’information en permanence, ne tient plus. On ne comprenait pas comment nous sommes capables de conserver de l’information tout au long de notre vie, alors que certains de ces neurones, qui conservent l’information, ont une durée de vie limitée et sont remplacés par des nouveaux. […]
      Mon travail a permis de découvrir cette fontaine de jouvence produisant de nouveaux neurones qui arrivent en permanence dans le cerveau. […] On se rend compte que le cerveau adulte est en perpétuel chantier. »
    Ce perpétuel chantier pourrait-il se transformer en régénération perpétuelle ? La fontaine de jouvence aurait-elle les moyens de prodiguer indéfiniment des neurones neufs, et donc une vie cérébrale sans fin ? « Dès l’instant où on laisse une souche, cette souche devient comme la souche d’un arbre : elle a le potentiel de fournir toutes les cellules nécessaires à l’organe dans lequel elles sont placées. Il n’y a pas de raison, en théorie, que ce système s’arrête. […] »
       Pareil changement de perspective engendre des conséquences sur plusieurs registres. Sur le plan philosophique, les découvertes de Pierre-Marie Lledo suscitent bien des interrogations sur l’identité de l’humain : si notre cerveau pouvait se régénérer indéfiniment, ne serait-ce pas, à terme, une remise en question radicale de notre finitude ? En fait, le chercheur ne s’engage pas sur ce terrain, qu’il juge sans doute prématuré. Il insiste plutôt sur la méthode, les modèles nouveaux, mais aussi sur le caractère encore très limité de nos connaissances.
    En ce qui concerne la méthode […], Pierre-Marie Lledo évoque les « métissages inédits » indispensables à organiser entre neurologie, psychologie et sciences cognitives et les sciences humaines pour mieux comprendre les fondements biologiques du processus d’individuation d’un être tout au long de sa vie, toujours en chantier.
    Avec comme première conséquence la réfutation définitive d’une représentation de la pensée comme « substance » sécrétée par le cerveau, alors qu’elle est le produit du jeu permanent entre l’individu et son milieu. Avec, surtout, sur le versant positif, la constitution d’un nouveau modèle du fonctionnement cérébral : « On sait dorénavant que le fonctionnement cérébral est plutôt géré par des lois de statistiques et de probabilité. Il n’y a pas du tout d’équilibre. Aucun système n’arrive jamais à l’équilibre. Tout est géré par des probabilités. On est donc obligé de repenser le cerveau comme un organe où, de ces lois de probabilité, va naître ce qu’on appelle des propriétés émergentes. C’est-à-dire que l + l vont faire 4 plutôt que 2. »
      Notre interlocuteur insiste sur cette recherche permanente d’un point d’équilibre, toujours à réévaluer, auquel le cerveau est confronté. Il a donné un nom à cette situation, la « flexstabilité » : sans cesse, notre cerveau navigue de façon contradictoire entre besoin de diversité, d’invention, de renouvellement et non moins nécessaire recherche et consolidation d’une stabilité, d’une indispensable habitude. Deux modalités à négocier, à réguler en permanence. Résultat : quand la balance penche excessivement d’un seul côté, l’ennui et la souffrance deviennent des moyens pour le cerveau de perturber une trop grande stabilité. De même que des phénomènes comme l’addiction ou l’obésité signalent un équilibre perturbé par trop de nouveauté : « L’ennui, c’est l’adaptation de tous les circuits. Dès que le cerveau cesse de lutter, et notamment contre l’ennui, les pathologies, les troubles de la dépression s’installent. La meilleure façon de traiter les animaux de notre laboratoire, c’est de les replacer dans un univers enrichi, qu’ils se retrouvent dans une sphère sensorielle qu’on ne peut pas prédire, qui est faite de nouveauté.
       Et l’anticipation se révèle la deuxième fonction essentielle du cerveau. C’est une machine à prédire. Le cerveau de l’homme est toujours à n et quelques mois du jour où… On est donc dans la prédiction. Par ce moyen, on échappe à toutes les maladies neurodégénératives. Ces maladies pourraient n’être que le reflet d’un schéma de routine. Certaines susceptibilités génétiques entrent aussi en jeu, mais le contexte est certainement un facteur prépondérant. »
      Reste à savoir si ces particularités du cerveau valent seulement pour le cerveau humain ou s’inscrivent plutôt dans une continuité entre animaux et humains : « Pour un expert du fonctionnement cérébral et des fonctions cognitives, il n’y a plus du tout de rupture épistémologique entre l’homme et les autres animaux. On est en train de le découvrir même à propos de l’empathie et de toutes ces valeurs humaines. L’empathie, les fameux neurones-miroirs, on les retrouve aussi. En tout cas, moi je le vois comme un continuum.
       S’il y a singularité de l’homme, c’est dans l’organisation. Dans l’organisation du cerveau, certainement. A un moment donné, l’Homo sapiens a été capable de se projeter et de réfléchir, en tant qu’individu ou en tant qu’organisme, dans le collectif. Et ça, c’est le propre de l’être humain : avoir cette projection du soi, d’abord, puis de la collectivité, et enfin de l’axe du temps. Une des caractéristiques du fonctionnement humain, c’est toujours la projection, la projection dans le futur. »
      Malgré l’importance et la nouveauté de ses découvertes, Pierre-Marie Lledo insiste sur le caractère restreint de nos savoirs : « Je pense qu’on ne sait pas grand-chose. Cinq pour cent, tout au plus. En réalité, il y a beaucoup de leurres. L’imagerie cérébrale, par exemple, permet de mettre un cerveau, une tête dans une machine, de questionner la personne et d’observer des corrélats anatomiques. Mais la phrénologie l’avait déjà fait au tournant du xixe siècle : on en concluait qu’on avait la bosse des maths, le crâne d’un voleur, etc. Aujourd’hui, on n’a pas beaucoup plus avancé. On est juste capable de localiser dans des territoires précis des activités de neurones et d’établir une corrélation entre un circuit actif et une décision ou une pensée.
       Mais le problème, c’est que ce sont des paramètres qui vont s’inscrire dans un temps qui n’est pas compatible avec celui du fonctionnement cérébral. Ces images-là ne sont que des instants arrêtés et répétés, des moyennes. Donc, quand on vous désigne sur une carte : “Là, c’est le circuit de l’émotion”, il ne faut pas oublier que c’est une moyenne faite sur peut-être quarante expositions et que le cerveau ne travaille pas avec des moyennes. Et que peut-être ce qui est significatif est ce qui devient inconscient, par exemple. »

      Cette vive critique des recherches fondées sur l’imagerie cérébrale n’est pas partagée par tous les neuroscientifiques, on s’en doute.


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  •    Le Marché Citoyen et Colibris, un annuaire de plus de 8000 bons plans près de chez vous !
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         Jean-François a choisi de mettre à l'honneur deux beaux exemples :

                  La Parent'Aise Alter-Native (Saint James 50240)

        Cette association propose des ateliers de massages bébés, de danse avec bébés, de communication gestuelle, d'éveil Montessori pour les enfants, de création de jouets de récupérations... Découvrez aussi des formations à la communication Faber et Mazlish, ainsi que des temps de partage sur l'allaitement, l'éducation bienveillante et non-violente. Pour amener les enfants vers l'autonomie...   Contact:

    laparentaise.alternative@gmail.com     téléphoner au06-08-02-04-07

    Par courrier à:  Association La Parent'Aise AlterNative

    Communauté de Communes

    18 rue haie de terre              50240 Saint James

                                                           Sur notre page Facebook :  La Parent'Aise Alter-Nat

        Alter'éco 30 (Vauvert, 30600)
    L'association Alter'éco 30 conçoit et diffuse des techniques et outils pour l'autonomie appliquée, communique de l'information en accès libre, organise des stages de formation et propose un accompagnement aux porteurs de projets. Des cercles de compétences permettent d'avancer dans les domaines de l'agro-écologie, l'auto-écoconstruction, l'énergie, l'éducation, les dynamiques collectives...
      Alter'éco 30 se situe à Vauvert, en "Petite Camargue", sur deux hectares qui accueillent une activité agricole d'élevage, un fournil, une maison éco-rénovée, une coopérative de produits bio et locaux auto-gérée, une salle de classe en pédagogie alternative, et différentes activités que vous pourrez découvrir sur leur site :   

       www.altereco30.com


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  •   Jeudi 27 Mars 2014

    Perrine Cherchève   pour Marianne

       Insinuations obscènes, «blagues» déplacées, mains baladeuses, ou pis encore... Selon une étude de l'Ifop le harcèlement sexuel reste un fléau dans les entreprises.


    Illustration - MARJA AIRIO/LEHTIKUVA OY/SIPA
      Illustration - MARJA AIRIO/LEHTIKUVA OY/SIPA
       Insinuations obscènes, «blagues» déplacées, mains baladeuses, ou pis encore... Selon une étude de l'Ifop réalisée à la demande du défenseur des droits, Dominique Baudis, le harcèlement sexuel reste un fléau dans les entreprises : 58 % des femmes estiment qu'il est plus répandu qu'il y a dix ans.

       Une femme active sur cinq dit en avoir été victime, les plus exposées étant les jeunes célibataires précaires travaillant dans un univers masculin, comme l'univers militaire - les récentes révélations de deux journalistes sur les violences sexuelles constatées au sein de l'armée française (la Guerre invisible, éd. Les Arènes et Causette) ont même obligé le ministre de la Défense à diligenter une enquête.

    Quant à l'agresseur type, il n'est pas forcément le patron ou le supérieur hiérarchique, mais bien souvent le «simple» collègue. Une épreuve que les victimes doivent souvent gérer seules (deux tiers des femmes affirment n'avoir pu compter que sur elles-mêmes pour se défendre).

    Et l'on ne voit pas comment les choses pourraient s'améliorer vu que, toujours selon l'Ifop, 82 % des entreprises n'ont aucune politique de prévention en la matière.

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  • Vendredi 28 Mars 2014
    Emmanuel Levy - Marianne     Journaliste économique à Marianne

    Quand les géants du BTP jouent à qui perd gagne, les Etats se retrouvent forcés de payer la facture, salée. La preuve par le tunnel du Perthus, hors de prix...


    Tunnel du Perthus, sous les Pyrénées, qui assure la liaison Perpignzn-Figueras, va être inondé d'argent public - DAMOURETTE/SIPA
    Tunnel du Perthus, sous les Pyrénées, qui assure la liaison Perpignzn-Figueras, va être inondé d'argent public - DAMOURETTE/SIPA
     
    Au premier abord, aucun rapport entre le stade de foot du Mans et le tunnel sous les Pyrénées assurant la liaison TGV entre Perpignan et Figueras. Pourtant, ces deux ouvrages construits en partenariat public-privé (PPP) sont en lice pour décrocher une petite médaille : celle du premier PPP à faire faillite.

    Quelques mois après l'inauguration du tunnel du Perthus, fin 2013, TP Ferro, la filiale d'Eiffage et de son partenaire ibérique ACS (50 % chacun), est dans une situation financière catastrophique. Selon la lettre professionnelle Mobilettre, elle n'a facturé que 300000 € par mois en 2013 pour le passage des rares TGV. Ses banques, qui lui ont prêté 500 millions d'euros sur les 1,1 milliard d'euros nécessaires, ont cédé leurs créances à des fonds vautours qui parient, eux, sur un sauvetage par les deux Etats.

    De fait, l'argent public coule à flots : outre les 600 millions de subventions publiques initiaux de Bruxelles, Paris et Madrid, les Espagnols ont dû rallonger de 130 millions d'euros, quand Eiffage et ACS se fendaient de 50 millions d'euros chacun. Une paille.

    «Les géants du BTP ont sciemment surestimé les hypothèses de recettes pour faire valider l'opération. Leur but : couler du béton et faire une bonne marge. Quitte à s'asseoir sur leurs 50 millions, explique un haut cadre à la SNCF. C'est ce qui risque d'arriver avec les autres PPP ferroviaires, partagés entre les trois grands : Bouygues pour la liaison Nîmes-Montpellier, Vinci pour Tours-Bordeaux et Eiffage pour la LGV Bretagne.»

    Sous la menace d'un dépôt de bilan de TP Ferro, les gouvernements français et espagnol devraient bientôt annoncer qu'ils se retrouvent avec le bébé sur les bras. Très lourd, le bébé.

    Paru dans le 883

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  •   En 2001, l’Europe lançait « tout sauf les armes ». Ce programme permet à une cinquantaine de pays pauvres d’exporter vers l’Europe sans s’acquitter de droit de douanes. Mais Bruxelles n’avait pas mesuré les effets pervers de ce dispositif, en particulier dans le secteur sucrier. Au Cambodge, de petits exploitants se font exproprier depuis des années par de grandes entreprises sucrières. Sous la pression de plusieurs Organisations Non-Gouvernementales, le gouvernement cambodgien s’intéresse enfin à la question.  (18/03/2014)

       Les liens entre production sucrière et expropriations paysannes sont désormais établis. Le phénomène touche de nombreux pays pauvres ou émergents. C’est en particulier le cas du Cambodge. Depuis une dizaine d'années, la culture de la canne à sucre s'est fortement développée dans le pays. L’une des raisons principales de cet essor, c’est le dispositif « Tout sauf les armes ». Un accord commercial en vigueur depuis 13 ans qui permet à une cinquantaine de pays pauvres d’accéder au marché européen sans taxes douanières.

      Depuis 2001, ce sont 100 000 hectares de plantations qui ont été créées dans le pays. Le sucre produit, massivement exporté (+270% entre 2009 et 2011 pour un total de 13 millions de dollars en 2011), l’est à 90% vers l'Union européenne. Mais le coût social de cette culture est élevé. Ces dernières années, l’accaparement des terres et le déplacement de villageois sont devenus fréquents. Le non-respect du droit de ces paysans a été décrit dans le détail il y a un an dans deux rapports chocs publiés par Oxfam et la Clean Sugar Campaign (deux ONG, Organisations Non Gouvernementales).

      Vers la fin du déni ?

      Après des années de déni, le gouvernement cambodgien a décidé de s’emparer du sujet. Le 10 février dernier, il convoquait une réunion extraordinaire au ministère du Commerce.

      Plusieurs ministres et représentants provinciaux ont rencontré des entreprises de l'industrie sucrière, en présence de l'ambassadeur de l'Union Européenne (l’UE) à Phnom Penh. L'ordre du jour : ce que les ONG appellent ʺl'accaparement de terre ʺ (ou « land grabbing »). « Les participants ont discuté activement du sort des familles affectées par les concessions de canne à sucre », indique un communiqué du ministère, publié sur Facebook. Un communiqué dans lequel les autorités cambodgiennes affichent clairement leur objectif : ne pas perdre le bénéfice de l'accord « Tout sauf les armes ».

      A Phnom Penh, l'épisode marque indubitablement un tournant dans le respect des droits des paysans. Car Jusqu'à présent, les entreprises et l'Etat affirmaient que les paysans, expropriés entre 2006 et 2012, avaient été indemnisés, ce que contestent les ONG.

      L’Union Européenne tarde à réagir

      La question des conséquences sociales de l’accord « Tout sauf les armes » est désormais sur la table. « Le problème est réel. Les paysans ont été expropriés parfois très violemment, avec des compensations insuffisantes. Il n'est pas du tout normal que les bénéficiaires de l'accord ne soient pas les paysans», estime l’eurodéputé Patrice Tirolien, de retour d'une mission au Cambodge effectuée en janvier, à l'invitation de l'ONG Peuples Solidaires. Après avoir recueilli les témoignages de villageois, l’élu socialiste demande à l’exécutif de l'UE (la Commission Européenne) de se saisir du sujet. Une demande qui est pour l’instant restée sans réponse. A ce jour, aucune enquête officielle n’a été lancée sur la question. Quant à l'ONG Peuples Solidaires, elle demande à l'UE d’inscrire sur une liste noire les entreprises complices d'accaparement ou de violation des droits paysans.

      Les producteurs sucriers sous pression

      Parmi les entreprises incriminées figure le groupe thaïlandais Mitr Phol. Le géant du sucre en Asie et cinquième producteur mondial est en effet titulaire de 20 000 hectares de concession sucrière dont la moitié via des prête-noms , selon la presse et les ONG. En 2012, le président de Mitr Phol avait annoncé des projets de culture de canne à sucre au Cambodge en lien avec les facilités d'exportation vers l'Europe. Mais l'entreprise affirme aujourd'hui ne pas produire de sucre dans le royaume Khmer.

      Faut-il y voir l'influence de Coca-Cola, l’un de ses plus gros clients ? C’est probable, même si aucune information n’a pour l’instant filtrée. Car la firme américaine a débuté une évaluation des risques d'accaparement des terres auprès de ses fournisseurs thaïlandais, conformément à sa politique de tolérance zéro en la matière, lancée en novembre 2013. « Contrairement à la Thaïlande (deuxième exportateur mondial de sucre, ndlr) le Cambodge ne fait pas partie de nos pays d’approvisionnement. Mais si un de nos fournisseurs a des activités dans ce pays, l'accaparement des terres au Cambodge sera abordé lors de notre évaluation », précise Coca-Cola Europe.

      Autre bête noire des ONG, Phnom Penh Sugar (PP Sugar), qui détient – en direct et via des prête-noms - 23 000 hectares de plantations et une raffinerie de sucre dans la province de Kampong Speu, située à proximité de la capitale du pays. PPSugar est accusé d’avoir fait évacuer près de 1 500 familles, dont une partie sans indemnisation. Le patron de cette entreprise, le sénateur et magnat des affaires cambodgien Ly Yong Phat, s’est jusqu’à présent refusé à traiter le problème. Mais il doit depuis peu rendre des comptes à l’un de ses financeurs, la banque australienne ANZ. Depuis que la presse cambodgienne a dévoilé, en janvier 2013, qu'ANZ avait financé PP Sugar sans se préoccuper du sort des villageois, la banque est effectivement victime d’une campagne de communication négative. Conséquence ? Des réunions entre la banque, PP Sugar et les paysans ont eu lieu à la fin du mois de janvier. Elles pourraient aboutir à l’indemnisation des paysans.

       Thibault Lescuyer
    © 2014 Novethic - Tous droits réservés

       P.S. Diminuez votre consommation de sucre; votre santé s'améliorera et la demande diminuera, cessant d'enrichir tous ces mafieux. Nous seuls en tant que consommateurs pouvons changer les choses. "Notre ticket de caisse est un bulletin de vote" Pierre RABHI


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  •    « Réunionnais de la Creuse » : pourquoi cinquante ans de silence ?

    Rémi Noyon | Journaliste  Rue 89
    Mis à jour le mardi 18 février 2014 
    Ajout de quelques informations apportées par la députée Monique Orphée.
     

    Entre 1963 et 1982, 1 600 enfants réunionnais ont été expédiés dans des départements vieillissants par la Ddass. Ce mardi, les députés se prononcent sur « la responsabilité morale » de l’Etat.


    Quelques-uns des enfants créoles emmenés en métropole (RICLAFE/SIPA)

    Au début des années 60, Michel Debré, alors député d’outre-mer, est obsédé par la « surnatalité » qui grève La Réunion. Plein de nobles sentiments, il entreprend de drainer de jeunes Réunionnais vers des départements vieillissants comme la Creuse, le Tarn ou le Cantal.

    Immatriculés « pupilles de l’Etat », des enfants sont expédiés en métropole, à 9 000 kilomètres de chez eux, par la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales (Ddass). Placés dans des familles paysannes, certains vivent heureux. D’autres font face à la solitude, au déracinement et au racisme ordinaire. L’expérience se solde par des suicides et des troubles psychiques.

    Ce mardi, les députés se prononcent sur « la responsabilité morale [de l’Etat] » dans ce transfert de plus de 1 600 enfants réunionnais, mené entre 1963 et 1982.

    Il a fallu cinquante ans au Parlement pour s’intéresser à cet épisode peu reluisant de la République. Une éternité si l’on compare avec nos voisins britanniques qui, dès les années 50, ont dressé un bilan très négatif des migrations d’enfants vers l’Australie. Côté australien, le Queensland a enquêté en 1999 sur les abus commis sur les gamins lors de ces déplacements.

    En France, rien de tel. La députée réunionnaise Ericka Bareigts, à l’origine de la proposition de résolution, souligne la méconnaissance de ce trait historique, jusqu’à La Réunion :

    « Personne ne s’est attaché à faire rentrer dans l’histoire de France cet épisode grave et brutal. Il faut arrêter de cacher une partie de notre mémoire. »

    Un rapport d’« une nullité formidable »

    C’est un dépôt de plainte, en 2002, qui va permettre de faire émerger l’affaire des « enfants de la Creuse » (expression impropre puisque 64 départements sont concernés). Devenu adulte, l’un de ces « pupilles », Jean-Jacques Martial, poursuit l’Etat pour « enlèvement et séquestration de mineurs, rafle et déportation ».

    Les actions en justice n’aboutiront jamais, en raison de la prescription des faits, mais les médias recueillent les témoignages de ces Réunionnais exilés. Certains vont jusqu’à parler – abusivement – de « déportation ». On retrouve deux documentaires sur le sujet qui n’avaient été que peu diffusés dans les années 90.

    Dans la foulée, la ministre de l’Emploi et de la Solidarité, Elisabeth Guigou, commande un Rapport à l’inspection générale des affaires sociales (Igas) [PDF]. Ce document, jugé « d’une nullité formidable » par des historiens, dédouane très largement l’Etat. Il faut lire entre les lignes pour comprendre que des familles ont été trompées, sommées de confier leurs enfants avec la promesse d’une vie meilleure et d’un retour rapide.

    Surtout, ce n’est pas une mission parlementaire qui mène l’enquête, mais l’administration. C’est-à-dire le supérieur hiérarchique de la Ddass...

    Dix ans passent avant qu’une députée réunionnaise ne dépose la proposition de résolution examinée ce mardi, visant à reconnaître la responsabilité de l’Etat. Citons tout de même le sénateur Jean Pierre Sueur, qui avait interpellé, en 2009, le ministre du travail et des affaires sociales de l’époque, en l’occurrence Brice Hortefeux. Sa question était restée sans réponse.

    Avant cela, rien. Ou pas grand-chose. Quarante ans de silence presque total.

    1968 : la « chasse aux enfants »

    Pourtant, l’histoire n’était pas inconnue. Dès août 1968, le journal communiste réunionnais Témoignages, lancé par Raymond Vergès (le père), publie un article titré : « Comment se fait le recrutement des immigrants réunionnais en France : volontaires ou volontaires forcés ? »

    L’auteur y parle de « chasse aux enfants » et s’interroge sur leur sort :

    « Ne sont-ils pas remis à des organismes privés ? Que deviennent les enfants ? Ne sont-ils pas acheminés vers la France ? »

    Le lendemain, le journal imprime le témoignage d’un père qui se déclare victime de l’enlèvement de six enfants.

    En décembre 1973, c’est le tout neuf quotidien Libération qui parle de « vol d’enfants » et titre « Les jeunes Réunionnais déportés vers la France ».

    Les députés communistes ne bronchent pas. Aucun homme politique n’extrait l’affaire de ces quelques lignes dans la presse de gauche. Il faut dire que le vocabulaire administratif de l’époque anesthésie la compréhension : on parle de « transferts interdépartementaux ».

    Même à La Réunion, le silence règne. L’universitaire Wilfrid Bertile s’inquiète, en 1968, de la prise en charge de ces « pupilles ». Mais lorsqu’il devient député, en 1981, il ne revient pas sur cet aspect des migrations vers la métropole.

    Debré, le grand républicain

    A l’époque, le traitement de ces jeunes ne choque pas grand monde. La Ddass a pour habitude de casser les fratries et de rompre tout lien avec les familles pour que les enfants puissent repartir de zéro. Cette politique est menée jusqu’à un rapport critique, rédigé par Jean-Louis Bianco et Pascal Lamy en 1989.

    Surtout, les « transferts » sont l’œuvre d’un grand résistant, père de la Constitution de la Ve République et ancien Premier ministre. C’est d’ailleurs là que se niche toute la perversité de l’affaire et son intérêt : c’est au nom de la République, qui ne reconnaît que des citoyens égaux, abstraits, sans origines, qu’est organisée la migration.

    L’historien Ivan Jablonka a rédigé l’un des rares livres sur le sujet :

    « Ce que fait Michel Debré est conforme à la pensée républicaine. Et c’est cela le plus troublant. Lorsqu’il envoie les gosses en métropole, c’est pour les intégrer à la République française : il veut donner une deuxième chance à ces enfants. C’est à la fois républicain et illégitime sur le plan moral. »

    Certes, les directeurs des Ddass font remonter aux préfets les difficultés qu’ils rencontrent avec ces enfants – en 1972, le préfet de Lozère relaye timidement ces avertissements – mais globalement, personne ne bouge dans l’administration. Le système perdure jusqu’en 1982.

    Pour Ivon Jablonka, il faut aussi considérer l’assise politique de Michel Debré, qui parvient à prendre l’ascendant sur les préfets. L’Etat cautionne l’initiative du député puisque le ministère de la Santé installe en 1972 une antenne de surveillance en métropole « pour suivre les placements d’enfants ».

    Ne pas parler de « pupilles »

    Alors que les mentalités évoluent dans les années 80, la « chape de plomb » continue de peser sur les « enfants de la Creuse ». L’expression est utilisée par le sociologue Philippe Vitale, qui a coécrit un livre sur le sujet après une véritable enquête de terrain. Pour lui, il y avait un manque d’intérêt pour ce qui semblait être un détail de l’histoire de la colonisation :

    « 1 600 gamins dans l’histoire de la traite et de l’esclavagisme, c’est, pour certains, un micro-évènement. »

    D’ailleurs, selon lui, le déroulé historique précis reste encore méconnu des politiques et se traduit par un proposition de résolution bancale. Il n’apprécie pas que la députée ait repris le terme de « pupille », qui gomme les mensonges faits aux parents :

    « Tous n’étaient pas pupilles au départ. Il y avait trois types de cas :

    • les pupilles de l’Etat, qui ont fait l’objet d’un abandon expressément formulé (article 55 du code de la famille) ou d’une déclaration judiciaire d’abandon (article 50) ;
    • les mineurs en garde, qui ont fait l’objet d’une décision de justice qui confie la responsabilité des enfants à l’autorité administrative ;
    • les mineurs recueillis temporairement, les parents donnant provisoirement la garde à la Ddass.

    Ces trois catégories, à l’arrivée en métropole, ont toutes tendu vers une seule : les pupilles. Mais utiliser le terme ainsi dénote une ignorance de l’Histoire. »

    Jointe au téléphone, la députée reconnaît spontanément que le terme ne détaille pas la réalité des faits et souligne qu’il reprend la catégorisation faite à l’époque.

    Elle a d’ailleurs co-signée une lettre envoyée à François Hollande, dans laquelle elle décrit l’utilisation abusive du statut de « pupille de l’Etat » :

    « Certains de ces enfants répondaient de toute évidence à ce statut. Mais pour d’autres, on aurait assuré aux familles les plus démunies afin d’obtenir leur consentement qu’un projet permettrait à leurs enfants de bénéficier dune formation en France métropolitaine et de revenir qualifiés à La Réunion. »

    L’« euphémisme » de la résolution

    Avec elle, la députée Monique Orphée détaille les objectifs du texte examiné ce mardi :

    • que ce drame soit enfin reconnu, avec la mise en place par le ministre de l’Outre-mer du comité d’historiens en charge de faire toute la lumière sur cette histoire ;
    • que les parents, pour certains aujourd’hui disparus, soient rétablis dans leur dignité.

    De son côté, Ivan Jablonka s’étonne de « l’euphémisme » mis au centre du texte. Le troisième alinéa de la résolution considère que « l’Etat a manqué à sa responsabilité morale envers ces pupilles » :

    « Cela sous entend que l’Etat a mal surveillé ces enfants. Ce n’est pas du tout cela, c’est beaucoup plus grave. C’est l’Etat qui a présidé à cette migration. C’est l’Etat qui a baladé les enfants au nom de l’idéal républicai


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  •  Le curieux destin de l’homme qui inventa une nouvelle langue

    Joshua Foer  25/02/2014  Rue 89  
     

      John Quijada, linguiste amateur californien, s’est promis d’inventer une langue qui échapperait aux défauts des autres  : l’ithkuil. Un beau jour, il est invité à effectuer un voyage en République de Kalmoukie.


    De l’ithkuil (Illustrations : Audrey Cerdan - Image de fond : Nasa)

    Il existe tant de manières de voir le monde. On peut entrevoir, repérer, visualiser, voir, regarder, épier, ou lorgner. Fixer, dévisager, scruter. Mater, surveiller, examiner. Chaque verbe suggère une subtile nuance  : « regarder » implique une volonté, « épier » évoque la dissimulation, « dévisager » apporte une idée de jugement social et « fixer », une note de stupéfaction.

        Making of

       Cette formidable histoire signée Joshua Foer a d’abord été publiée dans le New Yorker en décembre 2012. Elle a été traduite de l’anglais par Camille de Chevigny. Vous pourrez lire le texte intégral dans le prochain numéro de la revue Feuilleton, que nous sommes heureux de compter parmi nos partenaires. Au sommaire de cette livraison, signalons aussi une nouvelle inédite d’Alice Munro (Prix Nobel de littérature 2013). Mathieu Deslandes

    Lorsqu’on essaie de décrire l’action de la vue, on balaie une myriade de sens possibles. Cependant, puisque les pensées et les mots se situent à des niveaux différents, les expressions résultent toujours d’un compromis. Les langues sont de véritables fourre-tout. Elles évoluent au cours des siècles selon un procédé démocratique non planifié qui laisse derrière lui d’innombrables scories, des excentricités et des mots comme « cacochyme ».

    Quiconque se mettrait en tête de concevoir une nouvelle forme de communication n’aboutirait jamais à quoi que ce soit qui ressemblât de près ou de loin à l’anglais, au mandarin ou à l’une des 6000 langues parlées de nos jours. « Les langues naturelles sont valables mais cela ne veut pas dire qu’elles sont optimales », m’explique John Quijada, 53 ans, ancien employé du département des Véhicules motorisés de Californie, organisme public chargé de l’enregistrement des véhicules et des permis de conduire.

    Logique, efficacité : une « langue idéalisée »

    En 2004, il a publié sur Internet une monographie intitulée  : « Ithkuil  : une conception philosophique pour une langue hypothétique ». Ecrit comme un manuel de linguistique, le site web de quatorze pages cataloguait près de 160 000 le mots. Il détaillait la grammaire, la syntaxe et le lexique d’une langue que Quijada avait passé trente ans à inventer pendant son temps libre. Quijada était le seul à avoir jamais parlé ithkuil, et il n’avait jamais imaginé que cela puisse un jour changer.

    Dans sa préface, Quijada décrit ainsi la « haute ambition » qui était la sienne  :

    « Essayer de créer ce que les êtres humains, avec les seuls moyens du bord, n’inventeront jamais naturellement, ou alors uniquement par un effort intellectuel conscient  : une langue idéalisée qui vise le plus haut degré possible de logique, d’efficacité, de détail et d’exactitude accessible à l’expression cognitive orale, tout en réduisant au maximum les ambiguïtés, le flou, les illogismes, la redondance et la polysémie (la multiplicité de significations) et plus généralement l’arbitraire qui paraît inhérent aux langues naturelles. »

    L’ithkuil poursuit deux objectifs à première vue incompatibles  : être le plus précis et le plus concis possible, parvenir à rendre compte de presque toutes les pensées qui peuvent traverser un cerveau humain et le faire avec un minimum de sons.

    Des idées qui ne peuvent être exprimées que par l’intermédiaire de circonlocutions en français sont susceptibles d’être abrégées en un seul mot en ithkuil. Une phrase comme  : « Au contraire, je pense que cette chaîne de montagne escarpée pourrait se révéler à un certain moment moins abrupte », se traduit simplement par « Tram-mļöi hhâsmařpţuktôx ».

    La création d’une langue parfaite  ?

    Après la publication de son manuscrit sur Internet, il n’a pas fallu longtemps à la petite communauté de passionnés des langues pour prendre conscience de ce qu’un simple fonctionnaire sans diplôme universitaire comme Quijada avait accompli. Un site web qualifia l’ithkuil de « monument à la gloire de l’ingéniosité et des capacités de conception humaines ». Et s’il s’agissait de la concrétisation la plus aboutie du rêve chimérique qui hantent les philosophes depuis des siècles  : la création d’une langue parfaite  ?

    La première apparition de l’ithkuil dans la presse a été relevée en 2004, dans Computerra, un magazine de vulgarisation scientifique russe. Sous le titre « La vitesse de la pensée », l’article notait des similarités remarquables entre l’ithkuil et un langage imaginaire concocté par l’auteur de science-fiction Robert Heinlein dans son roman « Gulf » publié en 1949. Le récit de Heinlein décrit une société secrète de génies, les Hommes nouveaux, qui s’entraînent à penser plus vite et avec plus de précision à l’aide d’une langue baptisée « speedtalk », qui permet de condenser des phrases entières en quelques mots. Les Hommes nouveaux utilisent cette langue performante pour préparer leur complot contre les ignares « homo saps » et prendre le pouvoir sur le monde.

    Peu après la publication de l’article russe, Quijada a commencé à recevoir un flot régulier de messages provenant d’adresses mail en « .ru », le mitraillant d’obscures questions et exigeant des changements de la langue pour rendre les mots plus faciles à prononcer.

    Alexey Samons, ingénieur informaticien basé à Vladivostok, s’est attelé à la tâche monumentale de traduire en russe le site web consacré à l’ithkuil, et peu de temps après, trois forums russes ont émergé sur le Net pour débattre des mérites et des usages de l’ithkuil.

    Bakhtiyarov et la psychonétique

    Au début, cet intérêt émanant de la Russie laisse Quijada perplexe. « J’étais tout à la fois gêné, flatté et intrigué », raconte-t-il. « Mais au-delà de ça, je voulais surtout savoir qui étaient ces gens. »

    Début 2010, on lui fait suivre l’e-mail d’un universitaire ukrainien, Oleg Bakhtiyarov, rédigé dans un anglais approximatif. Bakhtiyarov se présente comme le directeur d’une institution d’enseignement supérieur récemment fondée à Kiev, l’université de développement réel, et comme le principal initiateur d’un mouvement philosophique  : la psychonétique.

    Quand Quijada interroge Google en couplant « Bakhtiyarov » et « psychonétique », il tombe sur une « jungle de jargon impénétrable » à propos d’« efforts destinés à développer l’esprit humain en s’appuyant sur un mélange d’idées occidentales et orientales », mais rien qui puisse éveiller ses soupçons quant aux motivations du groupe.

    L’e-mail invite Quijada à participer à une conférence intitulée « Technologie créative  : perspectives et moyens de développement » qui doit se tenir en juillet à Elista, capitale de la République de Kalmoukie, un petit Etat partiellement autonome de l’ex-Union soviétique situé sur le littoral aride de l’ouest de la mer Caspienne. [...]

    L’ithkuil n’est pas sorti de nulle part. Depuis le Moyen Age au moins, les philosophes et les philologues ont rêvé de pallier les défauts des langues naturelles en construisant des idiomes totalement neufs selon des principes logiques et rationnels.

    Inventer de nouvelles formes de discours est une pulsion quasi cosmique qui prend sa source dans ce que la linguiste Marina Yaguello, auteur de l’ouvrage « Lunatic Lovers of Language », décrit comme « une relation ambivalente oscillant entre l’amour et la haine ». L’envie de créer une langue est symptomatique d’un amour si fort pour les pouvoirs du langage qu’il se change en haine dès qu’il en aperçoit les faiblesses :

    « Je crois qu’aucun fantasme n’a été poursuivi avec autant d’ardeur par l’esprit humain, à part peut-être la pierre philosophale ou la preuve de l’existence de Dieu  ; et qu’aucune autre utopie n’a fait couler autant d’encre, à part peut-être le socialisme. »

    Langues construites : « l’histoire d’un échec »

    La première langue totalement artificielle dont il subsiste encore des traces, la lingua ignota, fut créée par Hildegarde de Bingen, une religieuse et mystique allemande du XIIe siècle qui est plus connue pour avoir rédigé la toute première œuvre dramatique à vocation morale. Il semblerait qu’elle ait fait usage de la lingua ignota pour entrer dans une sorte de communion mystique. Il ne reste de sa langue qu’un court texte et un dictionnaire de 1 012 mots rangés par ordre hiérarchique du plus important (« Aigonz », Dieu) au moins important (« cauiz », grillon).

    Plus de 900 langues ont été inventées depuis la lingua ignota, et elles ont presque toutes sombré dans l’oubli. « L’histoire des langues construites est, pour la majeure partie, l’histoire d’un échec », écrit Arika Okrent, auteur d’un ouvrage intitulé « In the Land of Invented Languages ». Parmi les fiascos les plus spectaculaires, nombreuses sont les langues qui, à l’instar de l’ithkuil, ont tâché de tendre à la réalité un miroir fidèle.

    Au XVIIe siècle, des philosophes européens comme Francis Bacon, René Descartes et Gottfried Leibniz étaient fascinés par la façon dont les langues naturelles obscurcissent la pensée et se demandaient si un substitut artificiel serait en mesure de saisir avec plus d’exactitude la vraie nature des choses.

    Au siècle précédent, des missionnaires jésuites avaient rapporté les premiers exposés approfondis sur le fonctionnement du chinois  : nombre de philosophes furent subjugués en découvrant que les caractères chinois représentaient des concepts plutôt que des sons, et qu’un seul idéogramme avait la même signification pour tous les habitants de l’Asie orientale, bien qu’il ne se prononce pas du tout de la même façon d’une langue à une autre.

    Et, se demandaient-ils, s’il était possible de créer un langage écrit universel qui pourrait être compris de tous  ? Et s’il était possible d’inventer un jeu de « caractères réels », à l’image de ce que les nombres arabes sont dans le domaine du calcul  ? « Cette langue écrite sera une forme d’algèbre général, une arithmétique de la raison, si bien qu’au lieu de débattre, nous pourrons dire que nous calculons », écrivit Leibniz en 1679.

    Du solresol à l’espéranto

    On peut remonter la filiation conceptuelle de l’ithkuil jusqu’à Leibniz, Bacon et Descartes, et plus particulièrement jusqu’à John Wilkins, évêque et humaniste du XVIIe siècle qui essaya de mettre en pratique leurs nobles idéaux. Dans son « Essai vers un caractère réel et un langage philosophique », rédigé en 1668, Wilkins établit un arbre taxonomique tentaculaire destiné à représenter une classification rationnelle de tous les concepts, choses et actions dans l’univers.

    Chaque branche de l’arbre correspond à une lettre ou une syllabe  ; ainsi, pour composer un mot, il suffit de suivre un ensemble de ramifications jusqu’à la tige représentant le concept recherché. Par exemple, dans le système de Wilkins, « De » signifie élément, « Deb » correspond au feu et « Debα » veut dire flamme. [...]

    Au XIXe siècle, le rêve de construire une langue philosophique capable d’exprimer des vérités universelles laisse place au désir non moins ambitieux d’unifier le monde à l’aide d’une seule langue auxiliaire, facilement assimilable et politiquement neutre. Le solresol, créé par le musicien français Jean-François Sudre, est l’une des premières langues universelles à attirer l’attention populaire. Elle se compose uniquement de sept syllabes  : do, ré, mi, fa, sol, la, si. Les mots peuvent être chantés ou joués au violon. Ils peuvent également être traduits dans les sept couleurs l’arc-en-ciel, et donc tissés en phrases entières dans une étoffe sous la forme de flux de couleurs.

    Parmi les quelque cent langues universelles qui virent le jour au XIXe siècle, l’espéranto, inventé dans les années 1880 par L. L. Zamenhof, un docteur juif de Bialystok, fut de loin celle qui connut le plus large succès. A son apogée, l’espéranto comptait près de deux millions de locuteurs et une littérature propre riche de plus de 15 000 ouvrages. Deux guerres mondiales et l’ascension de l’anglais international portèrent un coup fatal au rêve poursuivi par les espérantistes de créer une langue universelle. [...]

    La découverte du groupe français Magma

    John Quijada est né à Los Angeles d’un couple d’émigrés mexicains de première génération et a grandi dans une banlieue pavillonnaire blanche, Whittier, où il a fréquenté le même collège que Richard Nixon. Son père, un Indien Yaqui, était imprimeur et fabriquait les panneaux promotionnels qui habillaient les vitrines des épiceries. La nuit, il peignait des paysages.

    L’entrée de Quijada dans l’univers des langues construites doit beaucoup à la politique utopiste de l’espéranto et au bac « imports » du magasin de disque de son quartier. C’est là que, adolescent curieux des années 1970, il découvre l’album concept de Magma, un groupe de rock progressif français. Toutes leurs chansons sont écrites en kobaïen, une langue mélodique extraterrestre échafaudée par le chanteur excentrique du groupe, Christian Vander. Il se souvient :

    « Voir quelqu’un monter sur scène et sans le moindre scrupule entonner ces chansons épiques, lyriques, gargantuesques, ça m’a fait comprendre que, merde… c’était ça qu’il fallait que je fasse. »

    A 15 ans, il crée mbozo, la première d’une longue série de langues construites, un hybride entre un germanique romantique générique auquel il attribue un nouveau vocabulaire et une phonologie inspirée des sonorités africaines. Le pskeoj, créé un peu plus tard, bénéficie d’un vocabulaire tapé au hasard des touches d’une machine à écrire.

    A 18 ans, Quijada intègre l’université de Californie, Fullerton, avec l’ambition de devenir anthropologue linguiste. « Je rêvais d’être le gars qui va en Amazonie et qui apprend une langue qu’aucun allochtone ne parle », dit-il.

    Il passe des heures à la bibliothèque à éplucher les descriptions des langues les plus exotiques du monde et devient un expert en grammaires bizarres :

    « J’ai pris conscience que chaque langue prise individuellement possède au moins un élément plus abouti que les autres. »


    De l’ithkuil (Illustration : Audrey Cerdan - Image de fond : Nasa)

    Du guugu yimithirr et du nigéro-kordofanien

    Par exemple, le guugu yimithirr, la langue des Aborigènes d’Australie, n’utilise pas d’adverbes de positionnement égocentriques comme gauche, droite, devant ou derrière. Les aborigènes leur substituent les seules directions cardinales. Ils n’ont pas une jambe gauche et une jambe droite mais une jambe au nord et une jambe au sud, qui deviennent la jambe de l’est et la jambe de l’ouest lorsqu’ils pivotent de 90 degrés.

    Chez les Indiens Wakashan du nord-ouest du Pacifique, on ne peut pas former une phrase grammaticalement correcte sans préciser ce que les linguistes appellent la « qualité probatoire », une inflexion du verbe destinée à indiquer si l’énoncé procède de l’expérience directe du locuteur, d’une déduction, d’une conjecture ou d’une rumeur.

    Inspiré par l’étude de toutes les grammaires non conventionnelles, Quijada se prend à rêver  :

    « Et s’il existait une langue unique qui combinait les particularités les plus chouettes de toutes les langues du monde  ? »

    De retour chez ses parents, à l’abri dans sa chambre, il se met à griffonner des notes sur une grammaire totalement nouvelle qui doit à terme incorporer non seulement l’élément probatoire du wakashan et les référents de positionnement du guugu yimithirr mais aussi le système aspectuel du nigéro-kordofanien, les syntagmes nominaux du basque, la quatrième personne qu’on trouve dans plusieurs langues presque disparues parlées par certaines communautés d’Indiens d’Amérique et une dizaine d’autres folles manières de former des phrases. Quijada se rappelle :

    « A la base, je me dirigeais vers un doctorat, j’avais des étoiles dans les yeux et des rêves plein le cœur, mais la réalité m’a rattrapé. Je n’avais pas les moyens de poursuivre mes études à la fac. »

    Pas de bafouillage ou de langue de bois

    [...] Il prend un boulot de transporteur routier, puis un autre au département des Véhicules motorisés, avec l’intention de retourner à l’université une fois économisé assez d’argent. [...]

    Au lieu de cela, Quijada nourrit son intérêt pour la linguistique universitaire en effectuant un pèlerinage annuel chez Cody, une légendaire librairie de Berkeley, pour dénicher les nouveaux titres. Il continue à travailler sur l’ithkuil pendant son temps libre, couvrant des carnets entiers de notes pour perfectionner sa nouvelle langue.

    C’est au cours de l’un de ces pèlerinages qu’il découvre l’ouvrage phare« Les Métaphores dans la vie quotidienne », publié en 1980 par George Lakoff et Mark Johnson, linguistes appartenant à l’école cognitive. Ils affirment que notre manière de penser se structure autour de systèmes conceptuels largement métaphoriques par nature. La vie est un long voyage. Le temps, c’est de l’argent. Débattre, c’est prendre les armes. Pour le meilleur ou pour le pire, ces figures de style sont profondément ancrées dans la construction de notre pensée.

    Pour Quijada, c’est une révélation. Il se prend à rêver que l’ithkuil réussisse à faire ce dont Lakoff et Johnson jugent les langues naturelles incapables  : forcer ses locuteurs à identifier avec précision ce qu’ils souhaitent dire. Pas de bafouillage, de bredouillement, de langue de bois ou de métaphore. En exigeant des locuteurs qu’ils examinent soigneusement la signification des mots qu’ils emploient, il nourrit l’espoir que sa langue analytique mette à jour les nombreuses bizarreries souterraines de l’appareil cognitif humain et libère les individus des courts-circuits qui corrompent leur esprit :

    « Mon objectif a évolué avec le temps. Il ne s’agissait plus de créer un pot-pourri de particularités linguistiques astucieuses. J’ai commencé à avoir tout un tas d’idées pour améliorer l’efficacité de la langue. Je me suis dit  : pourquoi je ne trouverais pas un moyen de venir à bout de ce que toutes les langues naturelles ont été incapable de terminer  ? » [...]

    En 1997, lorsque Quijada lance sur Internet sa première recherche sur les langues construites, il découvre que son étrange passion est partagée. Il tombe sur un forum regroupant des linguistes amateurs du monde entier, qui discutent avec enthousiasme des nouvelles façons de discuter. [...] Ces dilettantes de la linguistique s’appellent entre eux « conlangers » (pour « constructed language ») et tiennent occasionnellement une assemblée connue sous le nom de Conférence sur la création de langage. C’est à l’occasion de la deuxième session de ces conférences, organisées en 2007 sur le campus de l’université de Berkeley, que j’ai fait la connaissance de Quijada.

    La création de langues vue comme un loisir

    Au milieu d’une vingtaine d’hommes et de sept femmes portant kilts, hauts-de-forme et kimonos, le distant et tranquille Quijada était aussi discret qu’un tréma en français. Costaud et barbu, il était assis seul au dernier rang de l’auditorium et portait une casquette de routier à imprimé camouflage, un polo marron et un pantalon de treillis.

    « John impose le respect », m’a glissé David Peterson, président de la Conférence sur la création du langage et inventeur du dothraki, la langue que parle une race de guerriers nomades pseudo mongols dans la série « Game of Thrones ». (Le dothraki a désormais une audience hebdomadaire supérieure à celles des langues yiddish, navajo, inuit, basque et écossaise réunies).

    En 2008, Peterson a décerné à l’ithkuil le prix de la meilleure langue construite de l’année. [...] Quijada apprécie la récompense mais de manière générale, il garde profil bas dans l’univers des conlangers. Il consulte la page Facebook consacrée à l’ithkuil où les fans mettent en ligne des traductions de prières et proposent la « pensée ithkuil du jour », mais il ne commente jamais.

    Quand je l’ai rencontré, Quijada s’apprêtait à prononcer une allocution sur l’esthétique des phonèmes, cette qualité difficile à appréhender qui donne à la langue sa personnalité et qui nous fait percevoir le plus virulent des Italiens comme un chanteur d’opéra, le plus romantique des Allemands comme un homme en colère et l’américain comme un klaxon permanent. [...]

    Contrairement à leurs prédécesseurs philosophes et idéalistes, qui pensaient que les langues inventées pouvaient améliorer le genre humain, les conlangers actuels envisagent d’abord la création de langues comme un loisir et une forme d’expression personnelle.

    Jim Henry, développeur informatique à la retraite originaire de Stockbridge en Géorgie, tient un journal et prie en gja-zym-byn, la langue qu’il a construite. Si un dieu entend ces prières, le gja-zym-byn pourra se vanter d’avoir deux locuteurs. La plupart des projets de langue construite partent d’un principe qui déroge de manière inédite aux conventions linguistiques.

    L’aeo n’utilise que des voyelles. Le kelen n’a pas de verbe. Le toki pona, une langue qui s’inspire des idéaux taoïstes, a été conçue pour voir jusqu’à quel degré de simplicité une langue peut accéder. Elle comporte seulement 123 mots et 14 phonèmes. Le brithenig répond à la question de savoir à quoi aurait pu ressembler l’anglais si le latin vernaculaire avait pris racine sur les îles britanniques. Le laadan, une langue féministe développée au début des années 1980, comprend des mots tels que radiidin, dont la définition est la suivante  :

    « Non-vacances, période censée être vouée à la détente mais qui constitue en réalité un tel fardeau par le travail et la préparation qu’elle implique qu’elle devient une échéance redoutée, tout particulièrement quand les invités sont nombreux et qu’aucun d’eux ne met la main à la pâte. »

    L’ithkuil, pas un modèle à mettre en pratique

    Les langues construites ont bien souvent été imaginées en tandem avec des univers entiers, et la plupart des conlangers se dirigent vers cette activité par le biais de la science-fiction et de la littérature fantastique. J.R.R. Tolkien pour qui la création de langues était, de son aveu, un « péché mignon », soutenait qu’il avait écrit la trilogie du « Seigneur des anneaux » dans le but premier de donner aux langues qu’il avait inventées, le quenya, le sindarin et le khuzdul, des univers dans lesquels elles pourraient être utilisées. Et la langue construite qui a rencontré la plus grosse réussite commerciale de tous les temps est indubitablement le klingon, qui détient sa propre traduction de Hamlet et un dictionnaire écoulé à plus de 300 000 exemplaires. [...]

    La version finale de l’ithkuil que Quijada a publiée en 2011 possède vingt-deux catégories grammaticales pour les verbes, là où l’anglais n’en propose que six  : le temps, l’aspect, la personne, le nombre, l’humeur et le ton. 1 800 suffixes distincts permettent encore d’affiner l’intention du locuteur. Par le biais d’un laborieux procédé de conjugaison qui embrouillerait le plus aguerri des latinistes, l’ithkuil exige du locuteur qu’il se dirige droit vers le cœur exact de l’idée qu’il souhaite exprimer et tente d’éliminer toute possibilité d’imprécision.


    De l’ithkuil (Illustration : Audrey Cerdan - Image de fond : Nasa)

    Dans la version originale de l’ithkuil, le mot ithkuil lui-même signifie littéralement « représentation hypothétique du langage »  : la langue de Quijada n’a pas été conçue pour être utilisée au quotidien. C’est une entreprise visant à démontrer ce dont le langage est capable, en aucun cas un modèle à mettre en pratique.

    « L’ambition de l’ithkuil est d’objectiver des niveaux cognitifs plus profonds que ceux qui sont habituellement véhiculés par les langues naturelles », déclare Quijada. Par exemple, la formulation suivante « caractéristique d’un unique élément au sein de l’amalgame synergétique des choses » correspond à un seul adjectif  : oicaštik’.

    Si la prononciation de ce mot semble requérir une gymnastique extrême des amygdales, c’est parce qu’en ithkuil, il n’y a jamais un son ou une syllabe de trop. Chaque langue possède son propre stock de phonèmes, ou sa bibliothèque de sons, à partir desquels le locuteur peut broder des mots.

    L’hawaïen qui dispose de peu de consonnes, ne possède que 13 phonèmes. L’anglais en compte plus ou moins 42, en fonction des dialectes. Afin de charger le plus de sens possible dans chaque mot, l’ithkuil recourt à 58 phonèmes.

    La version originale de la langue comportait un répertoire de grognements, de sifflements et autres bang qui sont empruntés à quelques-unes des langues les plus obscures du monde. Un son de clic particulier et assez difficile à produire, une fricative éjective uvulaire, n’a pu être retrouvé que dans très peu d’autres langues. Parmi elles, l’ubykh, une langue caucasienne dont le dernier locuteur de langue maternelle est mort en 1992.

    Rendre explicite tout ce qui est implicite

    Par un après-midi chaud de mi-juillet, je suis allé rendre visite à Quijada chez lui, en périphérie de Sacramento, dans le modeste T4 qu’il habite avec sa femme, Carol Barry, retraitée elle aussi de la fonction publique. Sur plusieurs rayons de sa bibliothèque, s’alignent les dictionnaires de yoruba, letton, basque, hausa et une quarantaine d’autres langues. Sur d’autres, des romans poche de science-fiction empilés en couches superposées.

    Quijada a mis de la soukous, une musique congolaise qui figure parmi les très nombreux genres musicaux dont il est aficionado, puis il a sorti un exemplaire du roman de science-fiction jamais publié qu’il a écrit avec son frère jumeau (vrai jumeau) Paul. Intitulé « Au-delà de l’antinomie », il aborde les implications philosophiques de la théorie quantique. (Lorsqu’ils étaient petits, Quijada et son frère jumeau avaient développé une langue à eux pour communiquer, un phénomène étonnamment banal qui est connu sous le nom de « cryptophasie ».) Dans leur roman, l’ithkuil sert d’« interface para-linguistique pour un réseau d’ordinateurs quantiques dont le but est de créer une conscience émergente ».

    Ensuite, il a ouvert un placard et en a sorti un bac en plastique qui contenait des monceaux de feuilles de papier millimétré documentant les premières versions du script de l’ithkuil et tout un pêle-mêle de blocs-notes pliés couverts de conjugaisons déclinées au feutre 22 ans auparavant. « Je travaillais par à-coups », m’a-t-il dit en contemplant la masse de documents.

    « Cela dépendait surtout de ma vie sentimentale. Je mettais l’ithkuil de côté quand je sortais avec quelqu’un. Ce n’est pas franchement le genre de sujet dont on discute lors d’un premier ou d’un second rendez-vous. »

    Les interactions humaines sont gouvernées par un ensemble de codes implicites qui peuvent parfois sembler affreusement opaques et dont une mauvaise interprétation a tôt fait de vous reléguer hors du groupe. L’ironie, la métaphore, l’ambiguïté sont autant de procédés ingénieux qui nous permettent d’en dire davantage sans utiliser un mot de plus. Mais, en ithkuil, toute ambiguïté est éliminée afin de rendre explicite tout ce qui est implicite. Une formulation ironique est marquée de l’affixe ’kçc. Les énoncés hyperboliques sont conjugués avec la lettre ’m.

    « Je voulais utiliser l’ithkuil pour montrer comment discuter de philosophie ou évoquer des états émotionnels en toute transparence », explique Quijada.

    « C’est la langue idéale pour le débat philosophique et politique, ces forums où ceux qui s’expriment escamotent leurs intentions ou se camouflent derrière le langage », poursuit Quijada. « L’ithkuil vous force à dire ce que vous pensez vraiment et à penser vraiment à ce que vous dites. » [...]

    Je lui demande s’il peut me donner, au débotté, un concept totalement neuf, un concept pour lequel il n’existe de mot dans aucune langue existante. Il y réfléchit un moment :

    « Eh bien, il n’existe pas de langue, autant que je sache, qui dispose d’un mot unique pour évoquer ce moment de contemplation perplexe souvent accompagné d’un froncement de sourcils dont on fait l’expérience lorsque quelqu’un formule une idée à laquelle on n’avait jamais pensé et qui ouvre tout à coup des perspectives inédites. »

    Il s’interrompt comme s’il tournait les pages d’un dictionnaire dans sa tête. « En ithkuil, ça se dirait ašţal. »

    L’admiration et le mépris de ses collègues

    En 2010, Quijada s’est retrouvé dans une situation qu’il avait tout fait pour éviter jusque-là. Afin de se libérer pour assister à la conférence de Kalmoukie, il a été contraint de dévoiler à son patron, et à ses collègues qu’ils connaissaient pour certains depuis plus de vingt ans, la passion cachée qui consumait ses nuits, ses week-ends et ses pauses déjeuner depuis le lycée. Quijada raconte :

    « Au boulot, l’attitude des gens vis-à-vis de moi oscille désormais entre l’admiration parce que je représente le type qui a de toute évidence autre chose en tête que de passer manager dans cette administration à la gomme, et le mépris parce que j’ai dépassé tout ce qu’ils avaient pu imaginer jusque-là et atteint le statut de geek ultime. »

    « Vous êtes quoi déjà, harangueur  ?

    — Non chef, conlanger. »

    Il était invité de l’autre côté du globe, un voyage tous frais payés sponsorisé par un gouvernement étranger, pour prendre part à une conférence dont le panel d’intervenants comprenait des philosophes, des sociologues, des économistes, des biologistes, un logicien et un moine bouddhiste.

    Non seulement Quijada n’avait jamais été en Kalmoukie, mais il n’en avait même jamais entendu parler. La notoriété de la Kalmoukie, si tant est qu’elle existe, repose sur deux particularités  : la Kalmoukie est connue pour être le seul Etat majoritairement bouddhiste de ce côté-ci de l’Oural et pour les millions que son ancien Président, Kirsan Ilyumzhinov, un oligarque converti en homme politique excentrique, a dépensé sur sa fortune personnelle pour faire de ce coin oublié et poussiéreux de la steppe russe la capitale mondiale des échecs. Ilyumzhinov prétend avoir été kidnappé par des extraterrestres en 1997 alors qu’il se trouvait dans son appartement à Moscou. Ils lui auraient fait visiter la galaxie et lui auraient révélé que les échecs venaient de l’espace.

    A son arrivée à l’aéroport d’Elista, Quijada est accueilli par un interprète et conduit sur-le-champ à Chess City, un quartier pavillonnaire construit aux abords de la ville sur le modèle de l’habitat de la classe moyenne californienne pour accueillir les Championnats du monde d’échec en 1998.

    Décrire du Marcel Duchamp en ithkuil

    Là-bas, il rencontre une étudiante qui lui raconte qu’un groupe d’élèves de l’université du développement réel de Kiev a étudié l’ithkuil de façon intensive au cours des deux dernières années et qu’il fait partie du programme de formation à la psychonétique qui est en cours de développement. Un autre étudiant lui dit que ses amis et lui le considèrent comme « une légende ».

    A ce moment-là, Quijada n’a pas la moindre idée de ce qu’est la psychonétique ou des raisons pour lesquelles l’Université du développement réel s’y intéresse. Il est sans voix. [...]

    Le lendemain matin, Quijada ouvre son exposé en projetant un tableau de Marcel Duchamp, « Nu descendant un escalier n°2 », œuvre phare du peintre cubiste qui saisit une silhouette en mouvement à l’aide de plans et de lignes abstraites. C’est une œuvre difficile à décrire, quelle que soit la langue dans laquelle on s’y emploie, mais Quijada souhaite expliquer comment on s’attaquerait au problème en ithkuil.

    Il commence avec quelques-unes des racines de la langue  : -qv- pour une personne, -gv- pour un vêtement, -tn- pour un équipement qui s’oppose à la gravité et -gw- pour un déplacement, et montre comment transformer ces racines à l’aide de chacune des vingt-deux catégories grammaticales de la langue pour aboutir à une phrase de six mots  : « Aukkras êqutta ogvëuļa tnou’elkwa pal-lši augwaikštülnàmbu », que l’on pourrait traduire à peu près ainsi  :

    « Une représentation imaginaire d’une femme nue en train de descendre un escalier par une suite graduelle de mouvements corporels ambulatoires étroitement intégrés qui se combinent en un sillage tridimensionnel derrière elle, formant un tout qui surgit, intemporel, et qui doit être appréhendé tant d’un point de vue intellectuel qu’émotionnel et esthétique. »

    « J’ai pu jouer à l’universitaire »

    Ce soir-là, à la suite d’une série d’entretiens avec la presse de Kalmoukie, Quijada se rend à une réunion des conférenciers organisée dans la mairie de Chess City où Oleg Bakhtiyarov, le professeur à l’initiative de l’invitation de Quijada en Kalmoukie, a établi ses quartiers.

    Les psychonéticiens discutent jusqu’à une heure avancée de leurs expériences de « déconcentration de l’attention » et autres techniques de développement spirituel personnel. [...]

    Puis, au fur et à mesure que la soirée avance, il se retrouve pieds nus en tailleur sur un sofa, un groupe de jeunes étudiants russes assis autour de lui sur le tapis. « Tous ces gens qui m’entouraient étaient suspendus à mes lèvres. C’était grisant, surtout pour un solitaire comme moi », se souvient Quijada.

    « Pendant toute une journée, j’ai pu jouer à l’universitaire. J’ai pu réaliser le fantasme d’avoir suivi une autre voie. Il m’a été donné de voir à quoi aurait ressemblé ma vie si j’avais été à la faculté et si j’étais devenu expert en linguistique. Les Parques ont déchiré le voile de la destinée pour me permettre de contempler ma vie rêvée. Cette nuit-là, je suis rentré dans ma chambre, j’ai pris une douche et j’ai éclaté en sanglots. »

    En mai 2011, j’ai accompagné Quijada lors de son retour en ex-Union soviétique, à Kiev cette fois, pour assister à une conférence de deux jours organisée par l’Université du développement réel [...]

    A l’aéroport, nous sommes accueillis par Alla Vishneva, une jolie brune arborant des mèches blondes décolorées avec qui Quijada avait correspondu sporadiquement par e-mail et par téléphone au cours des derniers mois. Vishneva, ex-professeur d’ukrainien à l’université d’Etat de sciences humaines de Rivne et étudiante en psychonétique, se trouve être la fondatrice d’un groupe d’étude de l’ithkuil à Kiev.

    Quijada, que j’avais toujours vu se promener avec des verres de lunettes en cul-de-bouteille et une canne pour soulager sa jambe accidentée considère les bottes argentées et le jean moulant de notre hôtesse et semble pris de court. « Une jolie femme comme vous n’a- t-elle pas mieux à faire que d’enseigner l’ithkuil  ? » lui demande-t-il. Vishneva émet un rire léger et retourne le compliment dans un anglais guindé  : « L’ithkuil est beau. C’est une langue très pure construite avec beaucoup de logique. » [...]

    « Des choses qui ne portent pas de nom »

    « Nous pensons que lorsqu’une personne apprend l’ithkuil, son cerveau gagne en célérité », lui explique Vishneva en russe. Elle s’adresse à lui par l’intermédiaire d’un traducteur car ni elle ni Quijada ne parlent encore couramment l’ithkuil :

    « Votre langue requiert un examen de conscience permanent. Quand on utilise l’ithkuil, on peut voir des choses qui existent mais qui ne portent pas de nom, de la même manière que la classification périodique des éléments de Mendeleïev fait apparaître des espaces vides où devraient se trouver des éléments qu’il reste à découvrir. »

    « Elle comprend vraiment ma langue », s’exclame Quijada. Il se penche vers l’appui-tête et dit à Vishneva, qui occupe le siège passager  : « Je ne sais pas si vous êtes une sainte ou une cinglée. »

    La conférence se tient dans la salle de cours d’un lycée de l’ère soviétique aux murs tapissés de tableaux noirs et d’un simili cuir vert forêt. La plupart des participants sont soit des étudiants soit des enseignants de l’université du développement réel, mais Quijada remarque qu’aucun d’entre eux ne ressemble au fan de langue typique qu’il a pu rencontrer au sein de la communauté des conlangers. Pour commencer, ils en imposent physiquement. On compte un certain nombre de crânes rasés.

    Bakthiyarov, qui rentre tout juste d’une conférence en Egypte, prononce les quelques remarques d’ouverture. Sec, cheveux gris courts et moustache brune, il affiche un calme étudié, qui pourrait passer pour de la timidité. Il m’explique plus tard qu’il avait commencé sa formation par des études de médecine à l’institut médical de Kiev mais qu’il avait été renvoyé pour avoir distribué de la « littérature subversive » sur le campus. A la fin des années 1960, le KGB l’a désigné comme un individu « politiquement indigne de confiance » et l’a expédié deux ans en prison. A sa sortie, il s’est tourné vers la biologie pour finir par devenir psychologue.

    Mi-mystique, mi-philosophique

    Dans les années 1980, malgré son passif radical, il s’est retrouvé à travailler pour le gouvernement soviétique sur un projet visant à développer un ensemble de techniques de gestion du stress pour les cosmonautes, les soldats ou tout autre individu susceptible d’avoir à faire face à des situations psychologiques de dernière extrémité. Ces techniques forment la base de la psychonétique, un mouvement d’épanouissement personnel moitié mystique, moitié philosophique qui vise à élaborer des « technologies de la conscience ». [...] Bakhtiyarov explique :

    « Un psychonéticien ne doit rien laisser à l’inconscient. Tout doit être conscient. L’ithkuil poursuit le même objectif. Les êtres humains sont par essence des communicants, mais nous entrons dans une phase transitoire qui doit nous mener à une nouvelle essence. Nous pouvons renverser et reconquérir le langage. » [...]

    L’un des participants, Gennadiy Overchenko, diplômé de l’université du développement réel, explique qu’il a fait usage de la psychonétique pour développer ses compétences dans toute une gamme de disciplines pour lesquelles il ne disposait jusque-là d’aucune expertise, des échecs à la peinture à gouache en passant par la cuisine. [...]

    Une autre participante, Marina Balioura, décrit comment, sous l’influence des techniques de psychonétique, elle est en mesure d’écrire simultanément deux phrases différentes, l’une avec la main gauche, l’autre avec la main droite. [...]

    Je jette un coup d’œil à Quijada. Il semble stupéfait de voir à quel point les intervenants maîtrisent les fondamentaux de sa langue mais il manifeste un trouble grandissant face à leur bizarrerie. [...]

    En bout de rangée, un homme émacié aux cheveux coupés en une brosse soignée enregistre le déroulement des opérations avec un caméscope. Affalé dans son fauteuil, il ne manifeste que sporadiquement son intérêt pour la conférence en cours. Puis c’est son tour de se placer devant nous pour prendre la parole. Il se présente  : Igor Garkavenko. [...] Garkavenko s’exprime avec un débit si rapide et sur un ton si monotone qu’il devient difficile de garder le fil. [...]

    Le numéro deux du terrorisme en Ukraine

    Alors qu’on approche de la fin de son intervention, l’interprète s’interrompt, blanc comme un linge. « Vous voyez qui c’est ce type  ? » me dit-il tout bas. « Ce gars, c’est grosso modo le numéro deux du terrorisme en Ukraine. » Une rapide recherche sur Google depuis nos ordinateurs nous guide vers un article d’actualité accompagné d’une photo de l’homme qui se tenait sur scène.

    Il s’avère que Garkavenko est le fondateur d’une organisation nationaliste militante d’extrême droite pro-russe connue sous le nom d’Armée révolutionnaire du peuple ukrainien. En 1997, il a été condamné à neuf ans de prison pour avoir bombardé les bureaux de plusieurs organisations politiques et culturelles ukrainiennes ainsi que le centre culturel israélien de Kharkov. Je me tourne vers mon traducteur  :

    « Qu’ est-ce que ce type vient fiche dans une conférence de linguistique  ? » [...]

    Après la fin de la conférence, Quijada et moi nous retrouvons autour d’un café pour échanger nos impressions et tâcher de comprendre ce à quoi nous venons tout juste de prendre part.

    Nous lançons quelques requêtes sur Internet sur Bakhtiyarov et Garkavenko et, avec l’aide de l’outil de traduction automatique de Google, décodons quelques extraits de leur prose rédigés en russe, notamment toute une série de billets antisémites publiés par Garkavenko sur son blog. [...]

    Nous avons découvert que Bakhtiyarov, à côté de ses travaux sur la psychonétique, arrondissait ses fins de mois en travaillant au noir dans le domaine de la politique. En 1994, il a rejoint la tête du parti de l’Unité slave, un mouvement nationaliste éphémère qui avait pour but de réunir la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie dans une confédération slave qui inclurait également les Polonais, les Tchèques, les Serbes, les Slovaques et les Bulgares.

    Créer une « race d’homme surhumaine »

    Dans ses entretiens, Bakhtiyarov parle de développer des « forces spéciales intellectuelles » capables d’unir leurs efforts pour « restaurer le statut de grande puissance » de cette Russie élargie et de donner naissance à « une nouvelle race d’homme… qu’ on pourrait réellement qualifier de surhumaine ». Une élite intellectuelle capable de voir la nature profonde des choses par-delà l’écran des mensonges a besoin d’une langue capable de véhiculer son nouveau mode de pensée.

    A l’instar des génies de la société secrète imaginée par Heinlein, qui s’exercent au « speedtalk » dans le but de penser plus vite et plus clairement, Bakhtiyarov et les psychonéticiens sont convaincus qu’un régime d’entraînement à l’ithkuil peut potentiellement remodeler la conscience humaine et aider les individus qui s’y soumettent à résoudre des problèmes plus rapidement.

    Bien qu’il refuse de reconnaître que la psychonétique s’apparente à un projet politique, il est difficile de dissocier le souhait de Bakhtiyarov de bâtir une superpuissance slave de son rêve de créer un surhomme slave – un individu qui, par exemple, communiquerait dans une langue rigoureuse et transparente comme l’ithkuil.


    De l’ithkuil (lIlustration : Audrey Cerdan - Image de fond : Nasa)

    « Quand je rentre, la première chose que je fais c’est écrire une lettre au docteur Bakhtiyarov pour lui dire que je ne veux plus rien avoir à faire avec la psychonétique », me dit Quijada, démoralisé.

    « Et si, Dieu m’en garde, cette discipline était reconnue comme une pseudo-science ou la doctrine d’une espèce de secte  ? Je ne voudrais pas être accusé de complicité. Découvrir une fois les jeux faits que je ne suis en fin de compte qu’un pion pour ces disciples dégénérés de Nietzsche ou que sais-je encore… ça me donne la nausée. » [...]

    Le plus grand défi des créateurs de langue se situe au moment de lâcher leur idiome en pleine nature, alors qu’il vient tout juste de naître. Qui dit qu’il ne va pas évoluer et être corrompu par toutes les nouvelles bouches qui voudront se l’approprier  ?

    Plus d’une fois, les créateurs de langue ont dû expérimenter le désespoir terrible du Dieu créateur, le jour où il donna vie à des êtres qu’il croyait parfaits et se rendit compte qu’ils étaient finalement loin de l’être.

    Charles Bliss, rescapé de Buchenwald et inventeur d’un langage pictographique connu sous le nom de Blissymbolics, devint fou quand il apprit que des enseignants modifiaient sa langue pour en faire un outil d’apprentissage de l’anglais à l’usage d’enfants souffrant d’infirmités motrices cérébrales.

    Le volapük, une langue créée au XIXe siècle par un prêtre catholique allemand, Johann Martin Schleyer, compta à un moment 280 clubs dans le monde et dépassa l’espéranto par le nombre de ses locuteurs. Mais sa popularité s’effondra lorsque Schleyer déclara qu’il était seul autorisé à inventer de nouveaux mots.

    « Votre langue prend vie »

    Peu avant la fin de la conférence de Kiev, l’une des professeurs de l’université du développement réel a dit à Quijada qu’elle n’arrivait pas à comprendre pourquoi il ne voulait pas s’investir dans la constitution d’une communauté de locuteurs et d’étudiants en ithkuil. « Votre langue prend vie », lui dit-elle. « Vous devriez prendre part à cette aventure. » Quijada lui a poliment répondu :

    « Ce n’est pas ma passion. Pendant vingt-cinq ans, l’ithkuil a été pour moi comme une épine au pied dont il fallait que je me débarrasse. Je m’en suis débarrassé. Si d’autres veulent récupérer ce projet et le reprendre à leur charge, c’est merveilleux, mais en ce qui me concerne, j’ai été au bout de ce que je voulais accomplir. Vous m’avez montré que vous compreniez mon travail bien mieux que je ne l’aurais cru possible. D’ailleurs, son potentiel vous apparaît peut-être plus clairement qu’à moi. » [...]

    Quand Quijada est rentré chez lui, il a apporté quelques derniers petits ajustements à la grammaire ithkuil et mis un point final à son ouvrage, ce projet auquel il a consacré 34 années de sa vie. Puis il a publié à compte d’auteur le manuel complet et définitif de sa langue en 439 pages.

    [...] Je lui ai demandé s’il y aurait une brève formule en ithkuil pour résumer l’odyssée que lui et sa langue avaient accomplie au cours de l’année passée. Il m’envoya la phase suivante  :


    Un article à retrouver dans le nouveau numéro de Feuilleton, qui sort le 27 février

    « Eipkalindhöll te uvölîlpa ípçatörza üxt rî’ekçuöbös abzeikhouxhtoù eqarpaň dhai’eickòbüm öt eužmackûnáň xhai’ékc’oxtîmmalt te qhoec îtyatuithaň. »

    « J’ai eu la chance de vivre une expérience rare, celle de voir ce que je considère comme un loisir me transporter vers des contrées lointaines où j’ai découvert des idées neuves ainsi que des cultures et des personnes différentes, prodigues dans leur générosité et leur respect, et tout cela m’a conduit à une humble introspection et à une nouvelle appréciation de l’esprit humain et des merveilles du monde ».

    Mais bien sûr, cela non plus ne saurait être tout à fait exact.

      Commentaires:  (publiés sur Rue 89)  1- Dansla catégorie des langues construites, le Lojban est, je trouve, une des plus aboutie : neutre (contrairement à l’Esperanto qui peut être vu comme favorisant le masculin), non-ambigue (en français, qui est désigné par le « il » de « Paul a vu Jean, il lui a dit que.. » ?) et dotée d’une syntaxe agglutinante qui permet de créer facilement du vocabulaire, donc aussi les jeu de mots et la poésie. Dans un soucis d’universalité les syllabes sont inspirés de l’anglais, du chinois, de l’hindi, du russe, de l’espagnol et de l’arabe.
    Le lojban est de plus une langue libre (pas de propriétaire mais une association qui se réunit pour discuter d’éventuelles évolutions) et suffisamment populaire pour qu’on trouve des forums de discussion ou la pratiquer.

      2- Comment peut-on écrire un aussi long article sur un tel sujet sans citer une seule fois : Umberto Eco, La recherche de la langue parfaite dans la culture européenne, Seuil, Paris, 1994. C’est assez décevant !
    Combien de journalistes ont cru (ré-)inventer la roue ! ! !
    Lisez Eco, Borgès etc.

     3-.... Le guugu yimithirr n’est pas « la » langue des Aborigènes mais une des très nombreuses langues aborigènes. On en a 183 de décrites (donc sans doute plus en vrai...). Par ailleurs il y a un très bon bouquin sur ces histoires d’espace, très facile à lire et où cette langue joue un grand rôle : Space in Language and Cognition, Stephen Levinson.....

       4- IL y a aussi Lux, ou LinGuNUx qui est une langue agglutinante à mutation


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  •   Les lois de la conso unique

    Mercredi 19 Février 2014   Valérie Hénau  (Marianne) 
     
       Pourquoi a-t-on soudain une folle envie d'un tapis berbère ? Ou tombe-t-on amoureux du prénom Nathan, au point de le donner à son petit dernier (comme une majorité des bébés mâles nés en 2013) ? Comment se fait-il qu'on trouve très finaud de dire "Allô ?" à sa mère sourdingue, en parodiant Nabilla ? La force du conformisme, plus impérieuse que jamais, avec les nouvelles technologies. Voyage au pays des nouveaux suiveurs, ces "dandys grégaires" chers à Alain Finkielkraut.

    Chambre Ikéa - Alex Segre/REX/REX/SIPA
    Chambre Ikéa - Alex Segre/REX/REX/SIPA
      La soumission délibérée à la norme

    Peur du ridicule, désir d'en être, honte d'être méjugé, angoisse d'être méprisé : l'emprise de la norme est toujours plus puissante qu'on veut bien l'admettre. Et pour cause. Afficher des signes d'appartenance à un groupe offre d'évidents bénéfices, qu'il serait absurde et immodeste de nier. Cela nous simplifie la vie, fluidifie nos relations, nous aide à nous faire des amis, à trouver un conjoint rassuré de partager les mêmes codes que nous. Les guides d'us et coutumes proliférant actuellement en librairies (Je parle le parisien, Manuel de style GQ...) tout comme les rubriques normatives des magazines («A faire/A ne pas faire», «En hausse/En baisse») sont les nouveaux manuels de bonnes manières.

    Leurs règles sont aussi subtiles que déterminantes. Par exemple, dans certaines tribus contemporaines du monde occidental, on trouve follement chic la verrine de saumon au guacamole et piment d'Espelette (famille «Un dîner presque parfait»). Dans d'autres, on frôle le suicide social si on s'adonne à cette pratique décrétée ringarde (famille «Bistronomie», obédience fooding).

    Tout cela explique qu'on va rarement s'approvisionner dans des classes sociales ou d'âge qui ne sont pas les nôtres. Si vous êtes un homme, chef d'entreprise quinqua dans l'agroalimentaire, à moins d'être manipulé par une jeune maîtresse vendeuse dans le Marais, vous n'allez pas vouspointer au bureau en jean brut APC, ceinture en cuir végétal, cardigan Uniqlo et barbe de trois jours. Mais plastronner en costume Monsieur de Fursac, la joue glabre et le mocassin Finsbury bien ciré, comme vos pairs...

    La fureur de la distinction

    Le paroxysme de la soumission à la norme est atteint à l'adolescence, où l'on tuerait père et mère pour avoir les bonnes baskets. Mais attention, celles-ci ne sont pas les mêmes selon qu'on est une minette localisée dans un quartier bourgeois traditionnel (cette année, plutôt les «Blazer» de Nike ou des Stan Smith) ou une jeune bobo dont l'écosystème s'épanouit, à Paris, autour du canal Saint-Martin (ce seront alors des National Standard made in France ou des Veja fourrées équitables).

    Les réseaux sociaux - où l'on se fait plébisciter in vivo - ont follement emballé la machine à fabriquer des diktats. Ils peuvent atteindre une dimension affective ahurissante (cris de goret qu'on égorge pour un casque maltraité, roulades par terre pour une histoire de béret, etc.). La démultiplication des tribus et les infinies nuances vestimentaires qu'elles autorisent permettent à la fois de s'inscrire dans un vaste troupeau (en gros «la culture jeune») et d'afficher des micromarquages d'autant plus impérieux qu'ils paraissent insignifiants aux non-initiés (les parents de l'ado, ontologiquement bornés). Col de la chemise ouvert ou boutonné, forme du bonnet, longueur exacte du caban...

    La posture oppositionnelle

    L'adhésion irrépressible aux totems d'une caste est parfois renforcée par le rejet d'une autre caste, dont on veut s'affranchir (et dont on gardera parfois à vie la nostalgie poignante). Ainsi, on ne se dit pas «Je suis un grand fauve des médias qui redoute d'être pris pour ce qu'il est» (un petit-bourgeois monté en graine, genre Fogiel) mais : «Je ne veux pas faire vieux comme chez tatie Georgette.» Et on investit dans une chaise longue en poulain Le Corbusier ou un fauteuil à bascule Eames... comme 65 % de nos confrères, confrontés à des problématiques semblables d'ascension express.

    De même, le néobanquier branché offrira-t-il à son salon, après avoir viré tous ses meubles de famille en acajou, un total look Paola Navone pour Gervasoni (marque italienne culte). En même temps qu'à peu près toutes les épouses de ses copains de bonus qui, elles aussi, fréquentent assidûment les sites Made in Design, Blue Sun Tree, Le Cèdre rouge et autres fournisseurs officiels de la bourgeoisie moderne, en rupture de bergères Louis XVI.

    De son côté, le people yankee, un brin cagole à la base, ne révèle pas officiellement son aspiration récente au vrai chic. Mais, à l'instar de la bimbo de télé-réalité Kim Kardashian, nomme son pauvre bébé «North West» (plus distingué que Cindy ou Shelly, pense-t-elle). Exactement comme toutes les autres stars du moment qui, avec un bel ensemble, donnent systématiquement à leurs enfants des prénoms exotiques ou insolites (Maddox, Blue Ivy, Bronx Mowgli) pour occulter leurs origines middle-class. Du coup, cette soumission inconsciente à un fantasme d'originalité les trahit aussi sûrement que Quitterie ou Wandrille sentent le BCBG à plein nez !

    Le mimétisme concurrentiel

    Lumineusement démontré par le philosophe chrétien René Girard, c'est un des fondements de notre modernité matérialiste. Toute convoitise s'inscrit dans un triangle mimétique : notre désir d'un objet est surdéterminé par le désir (supposé) d'un rival pour ce même objet. Lequel brigue ce bien en symétrie. Bref, tout le monde se tient par la barbichette, et le commerce (sinon la créativité) va bon train... Ma cousine en cherche un partout ; Je l'ai vu chez Carla Bruni dans Gala ou, en vrai, dans la salle à manger de ma chef de service ; Il trônait, si beau et bigarré, dans les pages cadeaux du dernier Vanity Fair ou le supplément «Style» d'un quotidien...

    C'est dit, il me le faut absolument, ce perroquet empaillé ! Si d'aventure un autre client rôde avec intérêt autour du volatile dans la boutique, on ne se tient plus : on rafle la bête sans même un regard pour l'étiquette. La presse féminine joue énormément sur ce ressort en estampillant telles bottes de squaw à franges d'un cupide «A voler aux stars». Tel sweat-shirt à tête de rottweiler, pourtant hideux, d'un «Copié sur les podiums» qui le rend instantanément tentateur. Elle mise ainsi sur l'un de nos plus bas instincts : l'envie de s'approprier ce que possède - ou pourrait posséder - l'autre.

    L'imitation des sous-modèles de consommation

    Et si cet autre est plus riche, plus beau, c'est encore meilleur. Certaines jeunes femmes vaguement célèbres - mannequins, actrices, égéries, présentatrices, filles de - sont discrètement appointées (ou au moins arrosées de présents) par les marques pour exciter cette rivalité virtuelle entre femmes. Si votre adolescente de 16 ans s'est brusquement entichée d'un sac bizarre, qui a tout de la sacoche du toubib de campagne, n'y voyez pas l'expression de son style personnel si original.

    Elle l'a vu sur Cara (Delevingne) ou Alexa (Chung) - ça ne vous dit rien, c'est normal - et acheté sur les sites de vente en ligne Asos ou Urban Outfitters, surappâtée par la mention «Plus qu'un exemplaire en stock» de ces redoutables fabriques à clones. Apparemment, il en restait un peu plus puisque ses copines ont aussi décroché le leur. Il va sans dire que les blogs de street style (photos de looks de rue approuvés par l'internationale de la mode) démultiplient encore cet effet d'imitation subliminal.

    L'éternel retour du même

    Au journal Elle, elles adoooorent cette mode charmante des chaussettes portées dans les escarpins et matraquent cette nouveauté chaque semaine depuis un mois. Ça tombe bien, vous aussi, vous aimez beaucoup ! Quelle coïncidence incroyable, n'est-ce pas ? Eh bien non, en fait. Pourquoi parle-t-il tant à la femme de 40-50 ans, ce récent - et objectivement grotesque - tic de mode, en passe de devenir un tsunami stylistique, selon les pythies du genre ?

    C'est qu'en 1983, dans sa brève période new wave ou ska, elle faisait de même dans ses chaussures pointues... Cela faisait alors sourire sa maman qui, elle-même dans sa période postexistentialiste-crypto-Juliette Gréco, avait bravement tenté la socquette/ballerine avec une jupe ample, circa 1955. Cet engouement qui semble venu de nulle part est une illustration mineure de la fameuse «théorie de l'empreinte» qui, si l'on en croit les psychologues, préside à la plupart de nos choix, en amour, comme au supermarché.

    La théorie de l'empreinte

    On est souvent tenté par ce qui nous rappelle quelque chose, ce déjà-vu dans nos vies antérieures qui, réactivé habilement, fait tilt à nouveau. Accessoirement, ces réminiscences sont le gagne-pain du «tendanceur» des bureaux de style, escroquerie moderne. Ce prescripteur de «nouvelles tendances», dont les médias boivent avidement la parole, prétend décrypter les toquades de masse (cet hiver sera mauve, comme le précédent a été vert émeraude...), tel un quasi-devin.

    En réalité, le charlatan se contente de surfer sur l'amnésie collective en matière de style. Au grand dam des historiens de la mode, en effet, les courants vestimentaires des trente dernières années sont la resucée de ceux lancés dans les années 50 et 60 par les zazous des classes moyennes ou prolétaires. Copiés dans les années 80 par les faux «rebelles» de la nouvelle bourgeoisie libertaire (en réaction contre la bourgeoisie vertueuse déclinante, moins consumériste), ils se répètent mécaniquement tous les cinq ans.

    La déferlante massive du design vintage 70, vrai ou faux, en déco relève du même principe : les appartements des jeunes branchés d'aujourd'hui ressemblent souvent à s'y méprendre à des chambres du Novotel de Rouen en 1969... Vous reprendrez bien un peu d'omelette norvégienne au dessert ?

    Le second degré pour tous

    Ah, ah, ah, suis-je drôle avec ma petite collection de figurines japonaises ou de bondieuseries kitsch sur la cheminée ? Et mon voisin, qui joue à la pétanque ou au Baby-foot en espadrilles, avec ses amis créatifs, tout en plantant des nains de jardin sur sa terrasse ? Ne sommes-nous pas délicieusement impertinents, en adoptant ostensiblement des loisirs et des goûts de ploucs ? Alors qu'on pourrait, comme des cadres sup de base, faire un tennis et acheter des babioles design à la Conran Shop ou chez Sentou !

    Magie du second degré ou quand la radinerie se pare d'humour... Le détournement du «ringard» est devenu l'astuce contemporaine majeure pour faire son intéressant à peu de frais (aux sens propre et figuré). L'artiste Jeff Koons a fait fortune avec ce filon et ses «Balloon Dogs» sont désormais copiés partout, en bougies ou lampes gadgets. Et l'on ne parle pas des hipsters, cette tribu soi-disant décalée qui a réussi à imposer les grosses lunettes de Superman, les slims colorés de clown et les tee-shirts à message idiot à quasiment l'ensemble du monde développé (enfin, celui qui a moins de 35 ans).

    Faites passer : vous êtes repérés, les gars ! Le recyclage de plus en plus accéléré des contre-cultures (le punk, le rap, les graffitis) est un des grands tours de force du conformisme contemporain : voir cet hiver tous ces mannequins de 16 ans aux dents bien rangées et au teint de rose poser dans les pages de mode en Perfecto cloutés et oripeaux écossais. Les Sex Pistols survivants doivent bien rigoler...

    La subjectivité téléguidée

    Deux copines se retrouvent pour déjeuner. Même robe portefeuille Diane von Furstenberg, grand manitou de la tenue power dressing pour quadras à gros jobs. «C'est dingue, on a les mêmes goûts, se réjouit l'une. - Non, les mêmes conditionnements», répond l'autre, avec mélancolie (spleen de la consommatrice qui se sent devenir banale). En général, plus on a l'impression d'être un électron libre, plus on s'inscrit dans un troupeau prédéfini.

    Le très couru blog de décoration «The Socialite Family», par exemple, est un vrai catalogue des conventions inconscientes du moment. Censé exalter le goût merveilleusement original et intuitif des jeunes familles upper-class d'aujourd'hui, il est une compilation troublante d'appartements témoins des années 2010. Ces gens ne se connaissent pas et se sont donné visiblement beaucoup de mal pour être innovants. Pourtant, ils ont tous des branches de pommier sauvage et des peaux de mouton nordiques immaculées dans leur living !

    Tout le marketing de la «marginalité ludique» consiste à nous faire prendre nos déterminations les plus lourdes pour le reflet de notre subjectivité géniale, une espèce de sixième sens. On peut d'ailleurs grosso modo être sûr que, dès que l'on fait appel à notre moi rebelle et indomptable (toutes ces injonctions publicitaires d'«Osez oser» pour nous vendre une voiture ou un téléphone), on rejoint la cohorte des «dandys grégaires» (Finkielkraut). La floraison insensée chez les bourgeoises de pulls en cachemire affichant une tête de mort ou un grand «rock» (c'est la faute à Zadig & Voltaire) dans le dos est à cet égard impayable...

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