• Historique

    patisseriesCertaines patisseries industrielles peuvent contenir des additifs alimentaires
    © C. Magdelaine / notre-planete.info

    "Malgré leurs caractéristiques modernes, les additifs alimentaires sont employés depuis des siècles. La conservation des aliments a commencé quand l'homme a appris à protéger chaque récolte jusqu'à la récolte suivante et à conserver viande et poisson en les salant ou en les fumant.
    Les Egyptiens ont utilisé des colorants et des arômes pour augmenter l'attrait de certains produits alimentaires et les Romains ont eu recours au salpêtre (ou nitrate de potassium), aux épices et colorants pour la conservation et l'amélioration de l'apparence des aliments.
    De tout temps, les cuisiniers ont régulièrement employé la levure en tant qu'agent levant, des épaississants pour les sauces, les sauces au jus et colorants comme la cochenille pour transformer des matières premières de bonne qualité en des produits alimentaires sûrs, sains et agréables à manger. Le but de la cuisine traditionnelle n'est guère différent de celui des aliments préparés ou en conserve d'aujourd'hui." (EUFIC).

    Et pourtant, certains additifs alimentaires sont au coeur de scandales sanitaires...

    Définition

    Les additifs alimentaires sont des substances qui, ajoutées en petite quantité, permettent notamment :

    • d'aider à la conservation en empêchant la présence et le développement de microorganismes indésirables (par exemple : moisissures ou bactéries responsables d'intoxications alimentaires) : on les appelle conservateurs
    • d'éviter ou de réduire les phénomènes d'oxydation qui provoquent entre autre le rancissement (altération des graisses exposées à l'air, à la lumière et à la chaleur) des matières grasses ou le brunissement des fruits et légumes coupés : on les appelle anti-oxygène
    • d'améliorer la présentation ou la tenue, on les appelle agents de texture (émulsifiants, stabilisants, épaississants, gélifiants)
    • de rendre aux aliments, de renforcer ou de conférer une coloration : on les appelle colorants
    • de renforcer leur goût (exausteurs de goût).

    D'après le décret du 18/09/1989, "on entend par additif alimentaire toute substance habituellement non consommée comme aliment en soi et habituellement non utilisée comme ingrédient caractéristique dans l'alimentation, possédant ou non une valeur nutritive, et dont l'adjonction intentionnelle aux denrées alimentaires, dans un but technologique au stade de leur fabrication, transformation, préparation, traitement, conditionnement, transport ou entreposage, a pour effet, ou peut raisonnablement être estimée avoir pour effet, qu'elle devient elle-même ou que ses dérivés deviennent, directement ou indirectement, un composant des denrées alimentaires".

    Réglementation

    Au niveau international

    Il existe le Comité Conjoint d'Experts sur les Additifs alimentaires (JECFA, Joint FAO/OMS Expert Commitee on Food Additive) de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) et de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS).

    En Europe

    Les additifs alimentaires sont autorisés pour ses États membres, ainsi que pour la Norvège et l'Islande.
    L'utilisation des additifs est strictement réglementée selon le principe dit "de listes positives". Autrement dit : ce qui n'est pas expressément autorisé est interdit.
    Une procédure d'évaluation est établie par le groupe scientifique sur les additifs alimentaires et les sources de nutriments ajoutés aux aliments (ANS). La demande d'autorisation comprend un dossier technique, technologique, toxicologique et analytique.

    La directive 89/107/CEE du Conseil prévoit que tous les additifs alimentaires doivent être soumis à une observation permanente et doivent être réévalués chaque fois que nécessaire, à la lumière des changements apportés aux conditions d'emploi et des nouvelles informations scientifiques disponibles.

    Les additifs risquant d'être cancérogènes sont évalués par le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC). Sur les 29 additifs à risque qui ont été évalués et autorisés, aucun n'appartient au groupe 1 (cancérogène pour l'Homme).

    En France

    Les additifs doivent obligatoirement être mentionnés sur l'étiquette des denrées alimentaires : soit en clair (par exemple : "poudre à lever : bicarbonate de sodium") ; soit à l'aide d'un code précédé du nom de la catégorie (par exemple : "colorant E 330").

    C'est la Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes (DGCCRF) qui contrôle la présence des additifs dans les produits alimentaires.

    La plupart des additifs ne peuvent être utilisés que dans les quantités limitées dans certaines denrées alimentaires. Si aucune limite quantitative n'est prévue pour l'utilisation d'un additif alimentaire, il doit être utilisé selon la bonne pratique de fabrication, c'est-à-dire seulement autant que nécessaire pour réaliser l'effet technologique désiré. De plus, les additifs alimentaires ne peuvent être autorisés que si

    • il y a une nécessité technologique de l'utiliser,
    • ils n'induisent pas le consommateur en erreur,
    • ils ne présentent aucun risque pour la santé du consommateur.

    Risques pour la santé

    colorants© C. Magdelaine / notre-planete.info

    Une étude britannique aurait établi un lien, chez les enfants âgés de 3 ans environ, entre le risque d'hyperactivité et l'ingestion d'aliments contenant des additifs comme l'acide benzoïque. L'hyperactivité se traduit par une incapacité à rester en place, à se concentrer et une impulsivité. En France, 3 à 5% des enfants souffrent d'hyperactivité (Archives of Disease in Childhood, 06/2004).

    Certains additifs, pourtant autorisés, sont reconnus comme potentiellement cancérigènes. Il s'agit "de colorants : E123, E131, E142 ; de conservateurs : les dérivés benzoïques E210 à 219 et les dérivés nitrés E249 à 252 ; avec des doutes pour certains édulcolorants" (L. Le Goff, Médecines et alimentation du futur, 09/2009).

    Notons qu'il est très difficile d'obtenir des informations sur la toxicité réelle des additifs, les rares études menées ne sont plus diffusées publiquement pour des raisons inconnues...

    Enfin, une liste anonyme sur les méfaits des additifs alimentaires circula en 1976 sous le nom - abusif - de tract de Villejuif, ses recommandations sont sans fondements scientifiques.

    Liste des additifs alimentaires

    Le code utilisé est fixé au niveau européen. Il se compose de la lettre "E" suivie d'un numéro permettant d'identifier facilement la catégorie. Par exemple :

    • 100 pour les colorants ;
    • 200 pour les conservateurs ;
    • 300 pour les agents anti-oxygène ;
    • 400 pour les agents de texture.

    Une liste est disponible sur le site "les additifs alimentaires".

    Quelques additifs à éviter

    • E102 (tartrazine), E104, E110, E122, E124, E129 : ces colorants alimentaires peuvent avoir des effets indésirables sur l'activité des enfants : il favoriserait le syndrome d'hyperactivité chez les enfants.
    • E150b (caramel de sulfite caustique), E150c (caramel ammoniacal), E150d (caramel au sulfite d'ammonium). Ces colorants alimentaires sont ajoutés aux aliments pour leur donner une coloration brune plus prononcée. Ils sont présents dans de nombreux produits (petits-déjeuners, soupes, confiserie, assaisonnement, bouillons de cuisson...) et notamment les boissons : Coca-Cola, sodas, bières...
      Étant donné leurs propriétés similaires, l'ANS a établi une dose journalière acceptable groupée de 300 mg par kg de poids corporel par jour (mg/kg pc/jour) applicable aux quatre colorants. Il a toutefois défini une DJA plus restrictive de 100 mg/kg pc/jour pour le colorant E150c. Ce dernier pourrait affecter le système immunitaire. Cependant, ces caramels colorants ne sont ni génotoxiques ni cancérigènes et il n'existe pas de preuve démontrant qu'ils aient des effets indésirables sur la reproduction humaine (EFSA, 03/2011).
    • E173 (aluminium). Ce colorant est utilisé pour apporter une couleur argent sur des dragées et des décorations de pâtisseries enrobées de sucre, ainsi que pour donner un fini argenté à des pilules et comprimés. Il est également présent dans l'eau du robinet. L'aluminium est potentiellement toxique pour les cellules nerveuses et serait notamment impliqué dans les maladies maladie d'Alzheimer et de Parkinson. Il faut éviter ce colorant d'ailleurs déjà interdit dans de nombreux pays comme en Australie (Manger Sain).
    • Méthylparabène ou 4-hydroxybenzoate de méthyle (E218) et son sel de sodium (E219) ; éthylparabène ou 4-hydroxybenzoate d'éthyle (E214) et son sel de sodium (E215) ; propylparabène ou 4-hydroxybenzoate de propyle (E216) et son sel de sodium (E217). Il s'agit des tristement célèbres composés de la famille des parabènes, suspectés d'être cancérigènes.
    • E249 ou nitrite de potassium. Ce conservateur a de nombreux effets pervers : entrave le transport de l'oxygène par le sang, peut entrainer des difficultés respiratoires, favorise les allergies, détruit les vitamines A, B1 et B2.... (Manger Sain). Attention ! Il est autorisé dans les produits BIO.
    • E250 ou nitrite de sodium. Ce conservateur et colorant est utilisé pour donner une couleur rose aux produits de charcuterie, donnant le sentiment au consommateur que le produit est frais. Il est présent dans pratiquement toutes les charcuteries où il se combine avec les protéines de la viande pour donner des nitrosamines, hautement cancérigènes. A ce titre, il est interdit dans plusieurs pays et déconseillé (Manger Sain). Attention ! Il est autorisé dans les produits BIO.
    • E251 ou nitrate de Sodium. Comme pour les nitrites, voir ci-dessus. Cancérigéne. Les sels de l'acide nitriques (nitrates) se transforment en nitrites dans l'organisme.
    • E252 ou nitrate de potassium (salpêtre) : voir E251
    • E320 ou butylhydroxyanisole (BHA). Cet additif est utilisé pour éviter aux matières grasses de rancir. Le BHA est un cancérigène possible selon les données du CIRC et un perturbateur endocrinien. Le BHA est difficilement biodégradable et a un haut potentiel de bioaccumulation dans l'environnement. Il est notamment présent dans les chewing-gums.
    • E321 ou butylhydroxytoluène (BHT). Comme le BHA, il s'agit d'un Antioxygène utilisé pour retarder l'oxydation des aliments, notamment des matières grasses, et éviter leur rancissement. Il se retrouve dans de nombreux plats cuisinés et chewing-gums... Comme le E320, le 321 a été classé "cancérogène possible pour les humains" (par le CIRC et l'OMS). De plus, il peut provoquer des allergies cutanées, digestives et serait suspecté de favoriser le dépôt des graisses dans les artères chez certaines personnes.

    Quelques additifs controversés

    • E951 (aspartame). Cet édulcorant remplace le sucre dans plus de 6000 produits dits "light". Certaines études ont mis en évidence l'apparition de cancers chez des rongeurs. De plus, des études ont alerté sur des risques neurologiques (épilepsie, maux de tête), la prise de poids (un comble) et des risques d'acidents vasculaires cérébraux et cardiaques (Science & Vie, juillet 2011).
      Cependant, l'EFSA, suite à son analyse des données scientifiques disponibles sur l'aspartame a conclu que "l'aspartame ne pose aucun problème de toxicité pour les consommateurs aux niveaux d'exposition observés. La Dose Journalière Admissible (DJA) actuelle est considérée comme sûre pour la population générale et le niveau d'exposition des consommateurs à l'aspartame est inférieur à la DJA."

    Quelques additifs sans danger

    • E407 (alginates et carraghenanes) : ces additifs désignent des extraits d'algues marines utilisés pour leurs propriétés gélifiantes. On les retrouve notamment dans les pâtisseries, glaces, confiseries, gâteaux, produits laitiers, jus de fruits...

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    Références

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  •  Cyber @ction N° 551 : Pour rendre l'obsolescence programmée obsolète

    La cyber @ction est signable en ligne
    http://www.cyberacteurs.org/cyberactions/rendre-obsolescence-programmee-obsolete-630.html
     

    Le projet de loi sur la consommation sera débattu en première lecture à l'Assemblée nationale à compter du 25 juin. Attendues les « actions de groupe à la française » devraient enfin voir le jour, mais l’obsolescence programmée et les impacts environnementaux, sociaux ou même financiers pour le consommateur de la courte durée de vie de nos produits continuent d’être ignorés.

    Alors que Benoît Hamon annonçait vouloir lutter contre l’obsolescence programmée en septembre dernier, le texte qu’il a présenté en Conseil des ministres le 2 mai se caractérisait par l’absence de mesures pour allonger la durée de vie des produits.

    Fin avril au Sénat, la proposition de loi sur l’obsolescence programmée et l’allongement de la durée de vie des produits a reçu un bon accueil : les sénateurs de tous bords politiques ont très bien compris l’intérêt économique et écologique que représente l’allongement de la durée de vie des produits partout sur le territoire français. Moins de déchets à collecter et à traiter, et plus d’emplois dans le secteur de la réparation et de l’économie sociale et solidaire.

    A partir du 25 juin et jusqu’au 27 ou 28, les députés débattront et voteront le projet de loi consommation. Pour orienter nos modes de production et de consommation vers un mode de vie plus sobre en ressources naturelles, et ainsi mieux protéger le consommateur de l’augmentation inexorable du prix des matières premières et donc des produits de consommation, des mesures s’imposent et notamment notamment :

    - l'ouverture des actions de groupe non seulement aux associations de consommateurs mais aussi aux associations de protection de l'environnement et de la santé publique".

    - l’extension de la durée de garantie à 10 ans de tous les biens de consommations

    - la création d’un délit d’obsolescence programmée

    - le soutien du secteur de la réparation

    Nous vous demandons donc d'interpeller votre député pour que nos demandes soient entendues et qu’enfin nous cessions de subir les dommages écologiques des sites industriels ou la baisse continue de notre pouvoir d’achat en raison de la faible durée de vie de nos biens.

    Camille Lecomte Chargée de campagne Modes de production et de consommation responsables Les Amis de la Terre France
    Alain Uguen Association Cyber @cteurs


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  •   Accord transatlantique : fin de l’exception démocratique

    Communiqué de presse commun Attac – Aitec (15/06/13)

    Les ministres européens du commerce ont donné mandat à la commission européenne pour négocier un partenariat avec les États-Unis, portant sur le libre-échange des biens, des services des capitaux, et surtout sur la suppression des normes et réglementations qui porteraient préjudice au commerce et à l’investissement des entreprises. La France a porté le principe de l’exception culturelle, qui pour l’instant et de manière très confuse, se trouve exclue des négociations, avec possibilité de rouvrir le dossier. Le processus est donc lancé.

    Les gouvernements ont accepté de négocier leurs choix agricoles et alimentaires, les services publics, les droits sociaux, les normes financières, les choix énergétiques et climatiques. Ils ont accepté de renoncer à la capacité politique de construire démocratiquement des normes, des règlements, et de la transférer aux entreprises et aux tribunaux ad hoc qui jugeront des litiges entre les entreprises, les États et les collectivités territoriales.

    Comme nous avons su le faire au moment de l’Accord Multilatéral de l’investissement, au moment de l’ACTA, nous refusons l’engagement dans un tel processus, et nous appelons à une mobilisation très large des mouvements sociaux et des élus, parlementaires et élus locaux, pour faire connaître ce processus qui se réalise dans l’opacité sur la plus totale et pour l’arrêter. Nous travaillons dans le même sens avec nos réseaux européens et internationaux.

    Attac France et AITEC,

    A Paris, le 15 juin 2013

    Adhérez, réadhérez à Attac : http://www.france.attac.org/adherer

      [ Si ce n'est pas une perte de souveraineté au profit des transnationales, de l'argent facile, des paradis fiscaux, et autres, qu'est-ce que c'est?

     La dérèglementation qui a fait tant de mal va être poussée encore plus loin, toujours au profit des mêmes.

     L'Europe va-t-elle se laisser déposséder du peu de souveraineté qui lui reste (et qu'elle bafoue allègrement en se laissant guider par les lobbyistes de tout poil) tout à fait officiellement? ]

      lavieenvert


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  •  Ces puissants et mystérieux messieurs du cercle Bilderberg

    Créé le 06-06-2013
     

    François Fillon, invité jeudi soir sur France 2, se rend vendredi à la conférence de ce club très fermé, qui se réunit jusqu'à dimanche près de Londres.

    L'hôtel Suvretta, à Saint-Moritz, en Suisse, où s'est réuni le cercle Bilderberg en juin 2011. (AFP)

    L'hôtel Suvretta, à Saint-Moritz, en Suisse, où s'est réuni le cercle Bilderberg en juin 2011. (AFP)

    Le dîner ne figure pas à l'agenda officiel. L'hôte et ses invités tiennent à cette discrétion. Début novembre 2011, alors que la crise de l'euro est à son comble, François Fillon prend le temps de recevoir à Matignon un groupe obscur d'une trentaine de personnes dont les noms sont presque tous inconnus du grand public, mais pas des initiés.

    Ce soir-là, le Premier ministre de Nicolas Sarkozy planche sur l'état de la France devant les membres d'un petit club qui ne fait jamais la une des journaux, mais fascine les obsédés du complot : le Bilderberg. A croire les "conspirationnistes", ce cercle, fondé en 1954 par un prince hollandais et un milliardaire américain pour endiguer le communisme, serait le "vrai gouvernement du monde". On lui devrait la victoire de Bill Clinton, la guerre en Irak ou la nomination de Herman Van Rompuy, président du Conseil européen. Rien de moins !

    Gotha politico-financier occidental

    Comparés au Bilderberg, d'autres forums internationaux bien plus célèbres, tels la Trilatérale ou Davos, auraient autant d'influence qu'une fête de patronage. Les convives de François Fillon sont tous d'éminents représentants du gotha politico-financier occidental. Sous les lambris de l'hôtel Matignon, il y a là, entre autres, le patron de la banque Goldman Sachs, Peter Sutherland, le big boss de la banque d'affaires Lazard, Ken Jacobs, l'inspirateur des néoconservateurs américains, Richard Perle, le grand manitou de Shell, Jorma Ollila, le futur chef du gouvernement italien, Mario Monti, ou la présidente du Musée d'Art moderne de New York, Marie- Josée Kravis, par ailleurs épouse du propriétaire d'un fonds d'investissement américain.

    Le grand ordonnateur du dîner n'est autre qu'Henri de La Croix, comte de Castries, PDG du groupe d'assurances Axa et premier Français à présider le Bilderberg. Petit-fils d'un ministre de la IVe République et inspecteur des Finances, ce pilier de l'establishment français est aussi proche de Nicolas Sarkozy que de François Hollande, son camarade de la promotion Voltaire à l'Ena. On l'a compris : à un tel aréopage, même le chef du gouvernement de la cinquième puissance mondiale ne peut refuser l'hospitalité. Ce repas est-il pour autant le signe d'une vaste conspiration ? "Je ne comprends pas l'hystérie autour du Bilderberg, s'amuse aujourd'hui François Fillon. Je ne trouve pas qu'il s'y dise des choses si confidentielles..."

    Groupe ultramondain ou confrérie d'influence planétaire ?

    Groupe ultramondain ou confrérie d'influence planétaire ? De 6 au 9 juin, le club réunira, à l'abri des regards, sa soixantième et unième conférence annuelle, dans un palace près de Londres. Comment fonctionne ce groupe, dont la liste des membres n'est publiée officiellement que depuis trois ans ? A-t-il le pouvoir qu'on lui prête ? "Le Nouvel Observateur" a interrogé une trentaine de personnalités françaises et étrangères qui ont participé aux travaux du Bilderberg. Elles racontent, souvent pour la première fois, les coulisses de cette institution qui suscite tant de fantasmes.

    "C'est un Davos en plus fermé", dit Jean-Pierre Jouyet, président de la Caisse des Dépôts et autre camarade de promotion de François Hollande à l'Ena. Le célèbre forum suisse accueille plus de mille VIP issus des cinq continents. Le Bilderberg, lui, s'adresse à un cercle bien plus restreint - cent trente personnes, jamais plus, venues d'Europe et des Etats-Unis. Les fondateurs du club l'ont voulu ainsi, discret et transatlantique. Le prince Bernhard des Pays-Bas et David Rockefeller l'ont créé en 1954, au plus chaud de la guerre froide, avec un objectif précis : la lutte contre le communisme. La première réunion se déroule du 29 au 31 mai, en catimini, à Oosterbeek, aux Pays-Bas, dans un hôtel appelé Bilderberg.

    Les participants : de grands leaders politiques et économiques du Nouveau et du Vieux Continent - tels les Français Guy Mollet, Jean Monnet et Antoine Pinay. "A l'époque, le but était de convaincre les dirigeants européens et américains de resserrer leurs liens et de ne pas baisser la garde face à la puissante Union soviétique", explique l'ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine.

    Dans les premières années du Bilderberg, on s'exprime en français et en anglais, les deux langues officielles de l'Otan. On parle défense de l'Europe de l'Ouest et contre-propagande. On réfléchit à des actions communes contre le péril rouge.

    Rien ne doit filtrer

    Rien ne doit filtrer. David Rockefeller veille. Le richissime héritier de la Standard Oil est un expert en opérations spéciales. Comme il le raconte dans ses Mémoires (1), le futur patron de la Chase Manhattan Bank a fait la guerre dans le renseignement militaire, à Alger. Francophone, il a poursuivi ses activités d'espion en 1945 à Paris. Son goût du secret a imprégné l'esprit du club, dont on n'a découvert l'existence qu'au milieu des années 1960.

    L'institution est véritablement sortie de l'ombre en 1976, à l'occasion d'une grande affaire de corruption qui a durablement terni son image. On a appris que le prince Bernhard monnayait son prestige pour favoriser le groupe d'armement Lockheed auprès de l'armée néerlandaise et que ses conciliabules avec les dirigeants de la firme américaine avaient notamment lieu en marge de la conférence du Bilderberg, qu'il présidait depuis vingt ans. "Ce scandale a failli tuer le club, reconnaît Thierry de Montbrial, patron de l'Institut français des Relations internationales (Ifri) et membre du Bilderberg jusqu'à aujourd'hui. On l'a sauvé en remplaçant le prince par l'ancien Premier ministre britannique, lord Home." L'odeur de soufre est restée.

    En dépit de ce passé controversé, le Bilderberg est toujours le cercle le plus sélect de l'élite transatlantique. Sa grande affaire n'est plus le communisme, mais la mondialisation et les défis qu'elle pose à l'Occident. Au sommet, on trouve un petit cénacle, le comité directeur, composé de trente personnalités du monde du grand business et de la géopolitique, celles-là mêmes qui ont dîné à Matignon.

    "De l'entregent et une vision planétaire"

    "Pour y être coopté, il ne suffit pas d'être patron de Coca-Cola : il faut avoir de l'entregent et une vision planétaire", explique l'avant- dernier président du Bilderberg, le flamboyant vicomte Etienne Davignon, dans son immense bureau qui surplombe la place Royale à Bruxelles. Lui-même tutoie la terre entière. Ancien commissaire européen, cet octogénaire belge toujours bronzé et courtois est administrateur d'une dizaine de multinationales. "Steevie", comme le surnomment ses amis du gotha, a siégé pendant des décennies au comité directeur du club, aux côtés de figures historiques, tels le magnat italien Giovanni Agnelli ou l'ex-secrétaire d'Etat américain Henry Kissinger, et de personnalités montantes, comme l'avocat Tom Donilon, qui deviendra conseiller de Barack Obama pour la sécurité.

    Les trente se réunissent deux fois par an - généralement dans une capitale européenne pour parler de la situation du club et du monde. Ils en profitent pour dîner discrètement avec les dirigeants locaux ou les leaders prometteurs. En février, c'était à Rome, autour du nouveau président du Conseil italien, Mario Monti, un fidèle du Bilderberg depuis trois décennies. Il n'a fait que présenter ses réformes au club. Mais ces repas peuvent avoir une influence sur le cours des choses. En novembre 2009, le comité directeur se retrouve à Bruxelles. On invite le chef du gouvernement belge d'alors, Herman Van Rompuy. "Personne ne connaissait ce petit homme discret et quadrilingue, raconte "Steevie". Il nous a fait un explosé très clair. Il a défendu l'euro avec force et brio, face aux Américains incrédules."

    Quelques jours plus tard, à la surprise générale, le "petit homme" est désigné à la présidence de l'Union européenne. "Sa brillante présentation l'a peut-être ajouté, au dernier moment, à la liste des candidats possibles",reconnaît son compatriote Davignon, sans livrer d'autres détails. En revanche, les trente n'ont pas réussi à rencontrer le futur président français, François Hollande. En novembre 2011, Henri de Castries avaient convié son camarade de l'ENA, qui venait tout juste de remporter la primaire socialiste, à plancher devant le steering committee à Paris. L'adversaire de Nicolas Sarkozy avait accepté, avant de se décommander. C'est son ami Jean-Pierre Jouyet, autre "voltairien", qui l'a remplacé au pied levé.

    100 invités

    Le comité directeur a une autre prérogative : établir la liste des cent invités à la prestigieuse conférence annuelle du Bilderberg, qui se déroule début juin, en Europe ou aux Etats-Unis. Comme tous les ans depuis 1954, David Rockefeller, 97 ans, assistera à la prochaine, "si sa santé le lui permet", précise le vicomte belge. Rares sont ceux qui déclinent l'invitation. Certains redoutent encore d'être épinglés par les "conspirationnistes". François Fillon, par exemple, a refusé d'y assister tant qu'il dirigeait le gouvernement. Vladimir Poutine aussi. C'était en 2002 quand le président russe a commencé à vociférer contre l'Occident. Mais, le plus souvent, les invités acceptent, flattés.

    "Etre convié à ce forum annuel est un signe de reconnaissance, une marque de prestige, assure Thierry de Montbrial, membre du steering committee jusqu'en 2011. J'y ai été coopté en 1976, en remplacement de Wilfrid Baumgartner, ministre des Finances sous de Gaulle", glisse-t-il pas peu fier. C'est donc lui qui, pendant trente-cinq ans, a désigné les heureux élus français à la conférence du Bilderberg - "quatre par promotion", précise-t-il. Délicieux privilège pour cet X-Mines, éternel patron de l'lfri.

    De l'ère Giscard au quinquennat Sarkozy, Thierry de Montbrial a fait défiler à la conférence du Bilderberg une grande partie de l'élite parisienne. Quand le français a été abandonné comme langue officielle du club, à la fin des années 1980, il n'a plus convié que des anglophones. "Ca limite le choix", ironise-t-il. Sont venus des dirigeants politiques, de droite et de gauche, des grands patrons, des journalistes réputés. Aujourd'hui encore, craignant d'être stigmatisés par les obsédés du complot, certains n'avouent leur participation que du bout des lèvres. "Moi, je regrette de ne pas avoir été invité plus souvent", reconnaît franchement le député UMP Pierre Lellouche, grand spécialiste de l'Otan.

    Jets privés et limousines

    La conférence annuelle est organisée comme un sommet de chefs d'Etat. Arrivés en jets privés et en limousines aux vitres teintées, les 130 happy few sont enfermés pendant deux jours et demi dans un hôtel de luxe entièrement privatisé. L'obsession de la sécurité et de la confidentialité est telle que le lieu exact de la rencontre est tenu secret jusqu'au dernier moment. "A ce point, c'est ridicule, confie Hubert Védrine. Il y a même un système de triple badge pour franchir chacune des trois barrières de sécurité." "Il est interdit de venir avec son conjoint ou sa secrétaire", ajoute Nicolas Bazire, l'ancien directeur de cabinet de Balladur et témoin de mariage de Nicolas Sarkozy. Et "pas le droit non plus de partir avant la fin du week-end", précise le patron de Publicis, Maurice Lévy.

    A l'extérieur, des militants altermondialistes tentent de prendre des photos des participants. Leurs pancartes dénoncent une conspiration. "Cette idée de complot est une farce, assure Hubert Védrine. Le Bilderberg réunit des gens du même monde qui se rencontrent dans d'autres cercles." "Contrairement aux fantasmes, aucune décision n'y est prise", assure l'économiste et éditorialiste au "Figaro" Nicolas Baverez, qui vient de remplacer Thierry de Montbrial au comité directeur. "En fait, on est là pour travailler. Les deux jours et demi sont très intenses. De 8 heures à 20 heures, il y a une succession de débats." Les thèmes ? Depuis peu, le site du Bilderberg en publie une liste dont on ignore si elle est exhaustive.

    Au menu officiel de la conférence 2012, à Chantilly (Etats-Unis) :"austérité et croissance", "l'Occident face à l'Iran" ou "géopolitique de l'énergie". Selon nos informations, cette année, ils débattront de l'accélération de la croissance aux Etats-Unis et en Europe, du nationalisme et du populisme ou des orientations prioritaires de la recherche médicale... Bref, les grands dossiers du moment. "Les exposés sont strictement limités à dix minutes et les questions à trois minutes", raconte l'ancien patron de la banque Paribas André Lévy-Lang. Seul Henry Kissinger n'est pas rappelé à l'ordre quand il déborde.

    Confidentialité absolue

    Autre règle, plus surprenante : tous les membres, sans distinction de titre, doivent accepter d'être assis par ordre alphabétique. Ainsi, lors des trois conférences auxquelles elle a assisté, la star du petit écran Christine Ockrent s'est-elle retrouvée à la droite de Béatrix d'Orange-Nassau, reine des Pays-Bas (et fille du prince Bernhard). Tandis que la Russe Lilia Shevtsova, kremlinologue réputée, côtoyait l'autre souveraine habituée du Bilderberg, la reine Sofa d'Espagne.

    Au Bilderberg, tout le monde est traité sur un pied d'égalité. Le compte rendu des débats est rédigé par deux journalistes de l'hebdomadaire économique britannique "The Economist", qui font office de greffiers mais n'ont pas le droit d'en publier le contenu. Tous les participants sont tenus de respecter une confidentialité absolue. Même les think tanks les plus stricts, comme le prestigieux club de géostratégie Chatham House, autorisent que l'on dévoile la substance des discussions, à condition de ne pas citer de personnalités précises. "A Bilderberg, c'est le silence total", souligne, admiratif, Maurice Lévy. "A cause de cette contrainte, certains journalistes réputés refusent de venir", admet le vicomte Davignon. Mais les hauts responsables parlent plus librement que dans d'autres forums. Le patron des services secrets britanniques a pu ainsi décrire la cyberdéfense en détail, bien avant que le sujet ne devienne médiatique.

    Cette liberté de parole provoque parfois des étincelles. En juin 2003, alors que l'armée américaine vient d'envahir l'Irak, la conférence annuelle se déroule au Petit Trianon à Versailles. Le ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, fervent opposant à la guerre, accepte de se déplacer. L'éditeur Conrad Black, propriétaire notamment du "Daily Telegraph", le prend à partie. Il l'accuse d'avoir souhaité une défaite des Etats-Unis. "C'est faux", s'insurge Villepin. "Pourtant quand l'un de mes journalistes vous a demandé si vous préfériez une victoire de Saddam Hussein ou de George Bush, vous avez refusé de répondre", lance Black. Le Français dément. "J'ai ici la cassette de l'interview, vous voulez l'entendre ?", rétorque le Canadien.

    "Un niveau inégalé dans le monde"

    "Parce que rien ne fuite, les conversations du Bilderberg sont d'un niveau inégalé dans le monde", dit, enthousiaste, Michel Rocard. Plus réservé, Philippe Villin, ancien patron du "Figaro", trouve les invités "assez conformistes", "tous attachés au capitalisme et au libre-échangisme". "Les sessions sont d'un intérêt variable", commente Anne Lauvergeon. L'ex-patronne d'Areva se souvient du jour où, en 2007, José Luis Zapatero est venu présenter, en avant-première, les mesures financières que son gouvernement allait prendre. "Il a été applaudi à tout rompre, raconte-t-elle. Et puis on a vu le résultat..."

    Passionnante ou pas, la conférence du Bilderberg est l'occasion de se faire repérer par des hommes très puissants. Manuel Valls, Michel Sapin et Jean-François Copé y sont allés. "Copé, vous êtes sûr ? Je ne l'ai pas remarqué", dit, vachard, le vicomte Davignon. Margaret Thatcher a été invitée dès 1975, quatre ans avant sa nomination à Downing Street. Et Bill Clinton, en 1991, quand personne ne misait sur lui. C'est l'un des piliers du club et grand argentier du Parti démocrate, Vernon Jordan, qui a repéré l'obscur gouverneur de l'Arkansas.

    Le Bilderberg a joué un rôle dans la présidentielle américaine de 2004. En juin, alors qu'il est en passe d'être désigné candidat face à George Bush, John Kerry (autre habitué du club) cherche un colistier. Selon le "New York Times", il reçoit alors un appel de son ami le diplomate Richard Holbrooke. Celui-ci est à Stresa, en Italie, où il assiste à la fameuse conférence annuelle. Il vient d'écouter une intervention du sénateur de Caroline du Nord John Edwards, et a été séduit. Il lui recommande de le choisir. Kerry écoutera son conseil.

    Christine Lagarde, Valérie Pécresse et François Fillon

    "Le plus souvent, ce sont les à-côtés de la conférence qui sont les plus intéressants", dit Anne Lauvergeon. Pendant deux jours et demi, du petit déjeuner au coucher, les cent trente invités ne se quittent pas. "C'est plus intime que Davos, souligne Maurice Lévy. On a le temps de construire des relations qui vont au-delà du 'speed dating'." Autour d'un verre ou pendant une promenade, des discussions inattendues s'amorcent. Lors du Bilderberg de 1998, en Ecosse, l'ancien directeur de la stratégie de Matra Jean-Louis Gergorin a appris que l'allemand Dasa et l'anglais BAE négociaient leur rapprochement. Du coup, il a initié la fusion entre Matra et Aerospatiale, qui a donné ensuite naissance à EADS. Philippe Villin, lui, a rencontré là-bas le banquier qui l'a aidé à démarrer dans la finance quand il a quitté "le Figaro".

    Pour la première fois depuis 1954, le Bilderberg vient de publier sur son site la liste des participants à sa conférence annuelle qui démarre le 6 juin dans le Herfordshire, au nord de Londres. Seront présents notamment Christine Lagarde, Valérie Pécresse et... François Fillon.

    (1)"Mémoires" de David Rockefeller, Editions de Fallois, 2006.

    Odile Benyahia-Kouider et Vincent Jauvert - Le Nouvel Observateur


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  •   Médiapart condamné: non à la censure

    Face au jugement sans précédent du tribunal de Versailles, Attac apporte tout son soutien à Médiapart et va publier sur son site web les retranscriptions des enregistrements du majordome de Liliane Bettencourt.

    Le Tribunal de Versailles a rendu en appel un jugement ubuesque obligeant Médiapart à retirer de son site, dans les huit jours sous astreinte de 10.000 euros par jour de retard et par infraction constatée, « de toute publication de tout ou partie de la retranscription des enregistrements illicites réalisés au domicile de Liliane Bettencourt. »

    Un rapide calcul fait par Médiapart conclut que l'application de ce jugement signifierait une amende de 752 millions d'euros par mois, étant donné le nombre d'articles et de blogs d'abonnés reproduisant des extraits desdits enregistrements. Médiapart doit donc se taire ou disparaître.
    Car s'il n'obtempérait pas à la censure, en six mois Médiapart pourrait battre le triste record de Jérôme Kerviel, condamné lui aussi par une justice complaisante envers les puissants à l'amende grotesque de 4,9 milliards d'euros.

    Médiapart a pourtant pris soin, dans ses articles sur l'affaire Bettencourt, de ne retenir des transcriptions contestées que « les seuls passages présentant un enjeu public: le respect de la loi fiscale, l'indépendance de la justice, le rôle du pouvoir exécutif, la déontologie des fonctions publiques, l'actionnariat d'une entreprise française mondialement connue » . Le jugement du tribunal de Versailles ne se donne pas le mal de réfuter cette position constante du site d'information indépendant.

    Face à un jugement aussi dangereux pour la liberté d'informer et la démocratie, Attac apporte son soutien total et sa chaleureuse solidarité à l'équipe de Médiapart, qui a rendu depuis sa création d'inestimables services à la transparence de la vie publique et à la démocratie dans notre pays.

    Afin de montrer concrètement notre solidarité face à l'absurdité de ce jugement, nous allons publier dès demain sur notre site web les retranscriptions des enregistrements contestés. Nous invitons toutes les associations et tous les citoyens à faire de même, chacun en fonction de ses moyens.
    Attac France, Paris, le 5 juillet 2013

    Adhérez, réadhérez à Attac : http://www.france.attac.org/adherer


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  •  La France malade de ses grandes écoles

    - Mis à jour le 16-06-2013  (Nouvel Observateur)

    "Le bassin dans lequel on pêche l'élite française est minuscule", dénonce le journaliste et enseignant Peter Gumbel, dans un livre féroce, "Elite Academy". Extraits.

    L'élite française (ici des saint-cyriens)est recrutée par des critères obsolètes et injustes. (Marc Ollivier/OuestFrance/MaxPPP)

    "Les élites françaises sont une obsession nationale qui a fait l'objet d'innombrables études. [...] En France, la discussion sur les élites se focalise très souvent sur les milieux sociaux dont sont issus ceux qui ont grimpé l'échelle sociale. On cherchera alors à savoir dans quelle mesure ils sont, ou non, représentatifs de la population prise dans son ensemble. [...] Toutefois, si vous construisez un système méritocratique qui repose entièrement ou très largement sur les performances scolaires, comme l'a fait la France, il y a peu de chances que ce système représente la population dans sa globalité. [...]

    Ce qui est surprenant, c'est que ce débat national si tourmenté en France n'ait pas abouti à une réforme du système. Ailleurs, notamment au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, la question des origines sociales de l'élite a fait l'objet d'innombrables discussions débouchant sur de vrais changements. Il y a à peine 25 ans, l'élite financière britannique sortait dans son écrasante majorité d'Oxford ou de Cambridge après être passée par des écoles privées. [...]

    Aujourd'hui, l'influence d'Oxford et de Cambridge décline : alors que 67% des PDG étaient diplômés de l'une de ces deux universités en 1987, ce chiffre était tombé en 2007 à 39%, selon le Sutton Trust, une fondation qui fait campagne pour une plus grande ouverture sociale. Et il continue de chuter : en 2012, seulement 21% des PDG des 100 plus grandes entreprises britanniques étaient des diplômés d'"Oxbridge", selon une enquête menée par le chasseur de têtes Robert Half. La tendance est la même pour l'élite politique. [...]

    80% des patrons des entreprises les plus prestigieuses

    Et la France ? Le chemin vers les hautes sphères demeure une route en pente raide semée d'embûches, [...] plus étroite qu'elle ne l'était il y a vingt ans, et qui passe nécessairement par le système typiquement français des grandes écoles, auquel seulement 5% des jeunes Français ont accès. Et même dans cet univers ultrasélectif [...], deux institutions dominent. L'Ecole polytechnique [...] et l'ENA. [...]

    Au début des années 1960, le professeur d'économie américain David Granick mena une étude comparative des pratiques managériales dans quatre pays. En France, il découvrit que 80% des patrons des entreprises les plus importantes étaient issus de cinq grandes écoles, dont 42% de l'Ecole polytechnique. [...] Plus récemment, deux autres chercheurs, François-Xavier Dudouet et Hervé Joly menèrent une enquête similaire, en ciblant cette fois l'ensemble des dirigeants des quarante entreprises qui constituent le CAC 40. [...] Parmi les 546 dirigeants dont le parcours avait été examiné, 84% étaient issus des grandes écoles, et trois établissements - Polytechnique, ENA et HEC - représentaient 46% du total.

    5e et 6e arrondissements

    En politique, le schéma est similaire. [...] La présidence Hollande n'a rien d'extraordinaire : ces quarante dernières années, les énarques et les polytechniciens ont imposé leur présence dominante et permanente aussi bien à l'Elysée qu'à Matignon, quelle que soit la couleur politique du pouvoir. [...] A cette époque [celle de Valéry Giscard d'Estaing, NDLR], 61% de l'entourage présidentiel était composé d'anciens élèves des deux écoles. [...] Même Nicolas Sarkozy ne s'est pas rebellé contre le système : 55% de son équipe rapprochée avait fait l'ENA ou l'X. Avec François Hollande, nous sommes revenus à un pourcentage proche de ce qu'il était sous VGE. [...]
    De la même manière que la majorité des énarques sont issus de Sciences-Po, l'écrasante majorité des élèves de Polytechnique proviennent de cinq classes préparatoires, dont trois sont situées dans les 5e et 6e arrondissements de Paris, celles des lycées Henri-IV, Louis-le-Grand et Saint-Louis, les deux autres étant celles des lycées Hoche et Sainte-Geneviève (dite "Ginette"), à Versailles. [...] Le bassin dans lequel on pêche l'élite française est minuscule. [...] Aux Etats-Unis, ensemble, Harvard, Yale, Princeton, Columbia, Dartmouth, Cornell, l'université de Pennsylvanie et Brown acceptent vingt-quatre mille étudiants de premier cycle tous les ans, cinquante fois plus que l'ENA et lX, pour un pays cinq fois plus peuplé. [...]

    Culture éducative malsaine

    A la fin des années 1960, un sociologue californien, William Schonfeld, vint dans l'Hexagone [...] [où] il entre prit une étude de terrain consacrée aux jeunes à l'école. [...] [ Il] remarqua également, comme j'allais le faire quarante ans plus tard, que les jeunes Français n'aimaient pas participer. Lorsqu'ils prenaient la parole en classe, ils essayaient toujours d'exprimer un avis le plus proche possible de celui du professeur. "Les professeurs ont tendance à traiter leurs élèves avec arrogance, comme s'ils étaient des êtres inférieurs, et ces derniers se conforment à cette image." [...] De nombreuses études internationales [...] montrent que le cas de la France est effectivement exceptionnel et que les observations faites par Schonfeld dans les années 1960 demeurent vraies encore aujourd'hui. [...]

    [On y] regarde l'école comme le berceau des élites, l'endroit où celles-ci sont sélectionnées et éduquées. [...] La principale méthode utilisée pour séparer les meilleurs élèves des autres est de les comparer en permanence. Tout dépend d'un petit nombre de matières. Les examens et les notes sont fréquents. Personne ne remarquera que vous êtes un violoniste hors pair ou que vous parlez six langues. En revanche, être faible en maths vous sera fatal. Le degré d'exigence est tellement élevé que même les meilleurs ne sont jamais assez bons. Les plus mauvais sont éliminés par leurs échecs répétés, le découragement et leur orientation vers des filières de seconde catégorie.

    Le problème, c'est que [l'école] a donné naissance à une culture éducative malsaine au sein de laquelle la compétition et la sélection qui concernent une minorité l'emportent sur le bien-être et les progrès du plus grand nombre. [...]

    Torture pédagogique

    Parmi les instruments de torture pédagogique encore très largement utilisés en France aujourd'hui, on compte notamment un système de notation impitoyable qui pointe du doigt la faute plutôt que la réussite, ainsi que la pratique très répandue du redoublement, véritable spécialité nationale. En dépit de nombreuses études scientifiques qui démontrent son inefficacité et son effet stigmatisant, les jeunes Français ont trois fois plus de risques de redoubler une année que leurs voisins européens. [...]
    Au-delà de ces pratiques dans la salle de classe, il existe une autre discrimination majeure au sein du système français en faveur de l'élite : la façon dont l'Etat répartit les financements pour l'éducation. [...]

    Pour les heureux 40.000 admis dans les classes préparatoires aux grandes écoles, l'Etat dépense 50% de plus par étudiant que pour les 270.000 qui vont à l'université. Faut-il dire que leurs résultats scolaires sont très différents ? [...] La grande majorité [des élèves de prépa] parviennent à intégrer une grande école. Les universités françaises, en revanche, ont un taux d'échec incroyablement élevé : environ la moitié des étudiants inscrits ratent leur première année et seulement 28% obtiennent leur licence en trois ans. [...] Dans les universités britanniques, le taux d'abandon en première année est de 9%, et près de 80% des étudiants terminent leur licence dans les temps.

    "Très tendus"

    Le système éducatif français impose donc sa vision élitiste de plusieurs façons dont aucune n'est stimulante ou gratifiante. Ce n'est pas tout. Car la pression exercée dans l'enfance pour bien travailler à l'école, dans une culture éducative qui n'hésite pas à humilier mais peine aussi à complimenter, laissera une marque indélébile. [...] Le lieu de votre travail est le meilleur endroit pour s'en rendre compte.
    Comparés aux habitants des autres pays, les Français ne trouvent pas que leurs talents soient reconnus et valorisés. [...] Pendant vingt-cinq ans, une organisation américaine appelée The Great Place to Work Institute a essayé, comme le suggère son nom, d'identifier les entreprises où il faisait bon travailler, partout dans le monde. [...] Il est étonnant de constater à quel point les entreprises hexagonales sont à la traîne du classement. [...] [Elles] sont également à la traîne lorsqu'il s'agit d'encourager l'esprit d'équipe. [...] Les Français sont plus stressés au travail que quiconque dans le monde. Ces résultats semblent confirmer le niveau de stress à l'école détecté par des études internationales telles que l'étude Pisa, qui demandait à des adolescents de 15 ans partout dans le monde s'ils étaient "très tendus" lorsqu'ils avaient un devoir de mathématiques à rendre. Les Français caracolaient en tête."

    A lire : Peter Gumbel, Elite Academy Enquête sur la France malade de ses grandes écoles, Denoël, 176 p., 17 euros


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  •   Comprendre les étiquettes : qu’est-ce que le E211, ou benzoate de sodium (21/06/2013)

     
    (Crédit photo : K. Shimada - Wikimédia)
    « Terra eco » vous aide à décrypter les étiquettes et à choisir vos aliments. Au tour du benzoate de sodium, appelé aussi E211.

    Où le trouve-t-on ? Cet additif est rare. On ne le trouve que dans 36 des 7700 produits courants référencés dans la base collaborative Open Food Facts. Il est utilisé dans la fabrication de nombreux sodas (encore eux !), dans les sauces et le tarama.

    A quoi sert-il ? C’est un produit de synthèse, obtenu à partir d’acide benzoïque. On le trouve à l’état naturel dans de nombreux fruits et légumes.

    Comment est-il fabriqué ? Il est obtenu lors de la synthèse de l’acide nitrique.

    Effet indésirable : « Des études montrent que cet additif pourrait être impliqué dans le syndrome d’hyperactivité et des troubles de l’attention », nous rappelle Jean-Michel Lecerf, chef du service nutrition de l’Institut Pasteur de Lille. Ce que confirme Aurèle Clémencin, directeur scientifique de l’Institut Notéo qui ajoute : « L’Agence américaine de sécurité et de santé indique qu’il peut aussi engendrer des effets sur le système rénal ou hépatique. Dans une moindre mesure, cet additif peut aussi perturber le système digestif. »

    Précaution d’usage : « Il faut veiller à limiter sa consommation », recommande Jean-Michel Lecerf. De même pour l’institut Noteo, qui confère à cet additif une note de 8,7/20 « avec une consommation devant être raisonnable ».


    Terra eco vous aide à décrypter les étiquettes et à choisir vos aliments. Retrouvez la liste des additifs décryptés par ici, et nos explications sur la gélatine (E428 et E441) , le nitrite de sodium (E250), le carraghénane (E407), le glutamate monosodique (E621) et le nitrite de sodium, la saccharine de sodium (E954iv). A venir, l’amidon modifié (E1403).


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  •   Plus de 40 entreprises, essentiellement européennes, ont adopté un plan sécurité anti incendie après l'effondrement du Rana Plaza au Bangladesh. Plusieurs grandes marques américaines, notamment WalMart et Gap, ont choisi de lancer leur propre initiative. Syndicats et ONG dénoncent l'insuffisance de ce projet et demandent au gouvernement de faire pression sur le Bangladesh.

      Les grandes chaines américaines de magasins -WalMart, Gap, JC Penney, Sears, Target...- ont lancé leur propre plan d'amélioration des conditions de travail au Bangladesh. Après l'effondrement de l'immeuble du Rana Plaza le 24 avril, qui a tué plus de 1100 employés, 45 groupes majoritairement européens ont signé un accord sur la sécurité des usines et des immeubles. Cette convention mise au point avec les fédérations internationales des syndicats Industri ALL Global Union et Uni Global Union renforce le rôle des inspecteurs indépendants et donne la possibilité aux employés de refuser de travailler si les conditions de sécurité ne sont pas respectées. Si les leaders du textile H&M, Benetton, Zara, Carrefour, ou encore Camaïeu s'y sont ralliés, les entreprises américaines sont très peu nombreuse. Seules les directions de PVH (Calvin Klein et Tommy Hilfiger), la chaine Abercrombie et Fitch, Sean John (Collection de Puff Daddy ) et le canadien Joe Fresh se sont engagés aux côtés de leurs confrères européens. WalMart, le numéro un mondial des hypermarchés, a refusé tout net. Les autres grands magasins JC Penney, Sears, Target...ont adopté la même stratégie, ainsi que le californien GAP.

    Un accord "trop contraignant"

    Les raisons de ce refus? Matthew Shay, le patron de la puissante NRF (National Retail Federation), l'organisme patronal représentant 3,6 millions de commerçants, explique que l’accord "s'éloigne des solutions de bon sens" et s'inspire trop "de l'agenda de certains intérêts spéciaux". En clair, Matthew Shay vise les syndicats. Les entreprises membres de la NRF, de l'American Apparel and Footwear Association et de la Retail Industry Leaders Association s'inquiètent des obligations juridiques et financières inscrites dans l'accord international. Les américains craignent en effet que la Cour de justice des Etats-Unis s'empare du sujet et exige des efforts trop contraignants. L'avocat Johan Lubbe, expert en travail international au cabinet juridique Littler Mendelson, a été retenu par la NRF pour défendre le dossier à Washington début juin, devant la commission des relations internationales du Sénat. Le lobbyiste estime que l'accord sur la sécurité signé par plus de 40 groupes industriels "transfère un trop grand nombre de responsabilités" aux entreprises, et trop peu aux autorités du Bangladesh. « Une mauvaise interprétation juridique " en cas de manquement d’un sous-traitant « pourrait ouvrir la porte à des obligations financières supplémentaires", a-t-il expliqué aux Sénateurs.

    Faire pression sur le Bangladesh

    Les groupes américains préfèrent donc mettre sur pied leur propre plan, avec l'aide du Bipartisan Policy Center, un think tank animé par deux anciens sénateurs de l'Etat du Maine, le démocrate George Mitchell et la républicaine modérée Olympia Snowe. Ils devraient dévoiler au mois de juillet les grandes lignes du projet. Cette intiative a été critiquée par l'élu démocrate Robert Menendez, président du comité des affaires étrangères au Sénat. "Pourquoi seulement une poignée d'américains ont- ils signé l'accord IndustriALL? Nous avons besoin de créer un standard global pour éviter de s’en tenir à des obligations minimales,"a-t-il commenté. Quant à Tom Grinter, porte parole d'IndustriALL-Union à Genève, il estime également que la plan est " une mauvaise excuse pour maintenir le statut quo. Les entreprises ne veulent pas financer de vraies inspections". Un avis partagé par Celeste Drake, experte de questions au syndicat AFL CIO, qui reste "sceptique" sur les vrais motifs des américains. "Le Bipartisan Policy Center n'a invité aucun syndicat aux discussions, remarque-t-elle. Il ne donne pas de garanties solides aux employés pour refuser de travailler dans des conditions dangereuses."
    Syndicalistes et représentants des ONG (International Labor Rights Forum, Workers Rights Consortium) s’adressent aujourd’hui à la Maison Blanche pour arbitrer. Car Washington dispose d’une arme commerciale : le Bangladesh bénéficie en effet d'un statut préférentiel appelé « Generalized System of Preferences » pour exporter vers les Etats-Unis et ce statut arrive à échéance. L'AFL CIO demande à ce qu'il ne soit pas renouvelé du fait du "climat social déplorable" qui règne dans le pays.

      Caroline Crosdale à New York
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  •   Amazon, les dessous d'une horreur économique

    Samedi 8 Juin 2013     Vladimir de Gmeline - Marianne

    Le géant du commerce culturel en ligne n'en finit plus de progresser, balayant sur son passage les libraires. Accusé d'irrégularités fiscales, il est aussi mis en cause sur son volet social. Dans une enquête choc, "En Amazonie", le journaliste Jean-Baptiste Malet décrit les conditions de travail souvent très dures au sein de la firme. On réfléchira désormais avant de cliquer.


    FAYOLLE PASCAL/SIPA
        FAYOLLE PASCAL/SIPA
    Si vous avez aimé et acheté l'Horreur économique, de Viviane Forrester, il est probable que vous aimerez et achèterez Capitalisme, désir et servitude, de Frédéric Lordon. Selon la critique mise en ligne sur amazon.fr, dans le premier de ces essais, «dénonçant le culte de la rentabilité et la tyrannie du profit, l'auteur prend l'exact contre-pied de l'idéologie libérale qui prétend subordonner toute décision politique aux seuls impératifs de l'économie». Dans le second, on s'interroge sur la manière dont le patronat cherche à enrôler ses employés pour en faire des «salariés contents, qui désireraient conformément à son désir à lui». Tiens, tiens, intéressant tout ça...

    Imaginons ainsi Adrien, ou Christophe, père de famille concerné et engagé, séduit par cette description, qui explore aussi les «notions d'aliénation, d'exploitation et de domination que le capitalisme voudrait dissoudre dans les consentements du salariat joyeux». Adrien/Christophe commande en quelques clics sur le site d'Amazon et s'en va faire son marché bio. Ce dont il n'a pas forcément conscience, c'est qu'il vient d'enclencher un processus qui produit et exploite précisément ce que décrivent les deux livres qu'il s'apprête à lire : la rentabilité à tout prix et le consentement forcé des salariés afin d'en tirer toujours plus. La devise d'Amazon ? «Work hard. Have fun. Make history.» Dans des entrepôts gigantesques, des armées d'intérimaires travaillent ainsi jour et nuit à la satisfaction des clients, surcaféinés, le dos en compote et suivis à la trace par des leads contrôlant par ordinateur leur degré d'efficacité et de rentabilité, avec, peut-être, un jour, l'espoir d'accéder au Graal, la récompense suprême : le CDI.

    Un récit glaçant

    Cette course à la satisfaction du désir d'un client toujours plus exigeant, Jean-Baptiste Malet la raconte dans une enquête intitulée En Amazonie, infiltré dans le «meilleur des mondes», parue chez Fayard.

    Comme Amazon refuse d'ouvrir ses portes à la presse, ce jeune journaliste de 26 ans s'est fait embaucher sur le site de Montélimar, rejoignant les 1 200 intérimaires recrutés pour faire face à l'afflux des demandes précédant les fêtes de fin d'année. Un récit glaçant, tout en gris, qui raconte ces vies en suspens, l'émergence d'un Lumpenproletariat des services, d'autant plus impressionnant et dérangeant qu'il pointe nos propres contradictions, comme l'avaient fait les révélations sur les conditions de fabrication de l'iPhone à Foxconn, principal sous-traitant d'Apple en Chine, où l'on met des filets sous les fenêtres pour prévenir les suicides.

    Au départ, tout n'était pas gagné pour Amazon. Créée en 1995 par Jeff Bezos, qui regrettait d'avoir raté l'âge d'or des débuts d'Internet, l'entreprise est introduite en Bourse en 1997, mais elle tarde à réaliser des profits. Dès le départ, le site, qui se veut «la plus grande librairie du monde», se heurte à l'hostilité des libraires, comme Barnes & Noble qui le poursuit en justice en estimant qu'il n'est qu'un «revendeur de livres», et des géants de la grande distribution, comme Wal-Mart qui lui reproche d'avoir volé des secrets commerciaux en embauchant certains de ses anciens cadres. Les deux affaires seront réglées à l'amiable. Partant de là, Amazon va progresser inexorablement, concurrençant aussi bien les librairies de quartier que les enseignes spécialisées dans les produits culturels comme la Fnac et Virgin, ébranlées par les coups de boutoir d'un site qui pratique aussi bien systématiquement les 5 % de remise légale (limitée en France par la loi Lang, sur le prix unique du livre) que la gratuité du port et des remises de bienvenue.

    Des conditions de vente qui vont faire l'objet d'une retentissante bataille judiciaire dès 2004, opposant Amazon au Syndicat de la librairie française (SLF), qui l'assigne pour violation des dispositions de la loi Lang, vente à perte, concurrence déloyale et dommage causé à la profession de libraire indépendant. Amazon est condamné en 2007, bombarde ses clients de mails pour défendre la gratuité du port et bénéficie en 2008 d'un arrêt de la Cour de cassation dans une autre affaire qui la rend désormais possible. Une page est tournée, le pire est à venir.

    Aujourd'hui, alors que les fermetures s'accélèrent, que les magasins Virgin Megastore ferment leurs portes et que, ironie de l'histoire, Amazon va s'installer à Clichy dans un immeuble qui abritait auparavant les bureaux de la Fnac, le cybermarchand affiche des taux de croissance insolents, investit et recrute sans relâche. Alors que, en 2002, la part de marché des ventes de livres par Internet était de 2,2 %, elle était en 2010 de 13,1 %, et Amazon vend aujourd'hui plus de 8 % des livres en France. Les chiffres d'affaires sont faramineux, et le fisc britannique comme le français s'intéressent maintenant de très près à l'entreprise : ainsi le site n'aurait-il payé que 3,7 millions d'euros d'impôts au Royaume-Uni en 2012, pour un chiffre d'affaires de 4,9 milliards. Et, en France, il se serait acquitté de 3,9 millions d'euros d'impôts, pour un chiffre d'affaires déclaré de 110 millions d'euros en 2011. Cependant, Amazon a reconnu que ce dernier était en réalité de 889 millions d'euros. Grâce à un savant montage, la plupart des stocks et des employés se trouvent aujourd'hui dans l'Hexagone, mais les bénéfices, eux, sont au Luxembourg. L'administration fiscale française réclame donc à Amazon, pour ses exercices de 2006 à 2010, 198 millions d'euros d'arriérés d'impôts, d'intérêts et de pénalités liés à la déclaration à l'étranger du chiffre d'affaires réalisé en France.

    "Eclatez-vous bien !"

    Outre ces volets économiques et financiers, c'est aussi dans le domaine social qu'Amazon se distingue, et pas vraiment à son avantage. En Angleterre et en Allemagne, plusieurs enquêtes ont dévoilé les conditions de travail imposées notamment aux travailleurs temporaires à l'approche de Noël. Et, comme les visites de l'entreprise ne sont pas autorisées aux journalistes et que ses employés refusent de s'exprimer, Jean-Baptiste Malet s'est porté candidat, seul moyen de découvrir ce qu'il se passe exactement de l'autre côté de l'écran.

    Il est devenu picker, c'est-à-dire chargé de récupérer dans leurs bins («cellules») les milliers de produits culturels (disques, livres, DVD...) qui seront ensuite emballés par les packers. En équipe de nuit, de 21 h 30 à 4 h 50, il expérimente le décalage et la fatigue, les 20 km par jour dans un entrepôt grand «comme cinq terrains de football», sous le contrôle permanent des leads.


    Chez Amazon, les termes anglais et le tutoiement sont de rigueur, les applaudissements avant de commencer le travail aussi, à grand renfort d'«éclatez-vous bien», car, à Amazon, on «s'éclate». Il y a aussi le screening, une sorte de check-point par lequel il faut passer lors des deux pauses de vingt minutes accordées aux employés (l'une à la charge de l'entreprise, l'autre, de l'employé), destiné à s'assurer qu'il n'y a pas de vol. Il y a encore les messages d'alerte s'affichant sur le scan du picker quand son rythme ne satisfait pas l'un de ses supérieurs. Et pour compenser ce work hard, il y a le fun, avec jeux concours organisés durant les temps de pause («A quoi sert l'origami dans "Prison break" ?», «D'où vient le problème à la jambe du Dr House ?») qui permettent de gagner DVD et téléviseurs.

    Et alors, pourrait-on dire ? N'est-ce pas partout la triste réalité de la grande distribution dans son ensemble ? Le monde du travail n'est-il pas par nature impitoyable, toujours plus dur et plus désincarné, faisant miroiter à des mères célibataires en situation de précarité, à des jeunes sans diplôme et à des chômeurs de longue durée la possibilité d'avoir un jour un véritable emploi ? En partie seulement, car Amazon va plus loin, adoptant notamment des règles de confidentialité draconiennes qui vont bien au-delà de la simple protection du secret industriel, et contreviennent de manière flagrante au droit du travail. Ainsi de l'annexe 7 du règlement intérieur, intitulée «Politique relative aux relations avec le public», qui proscrit toute déclaration aux médias, impose l'anonymat (interdiction de divulguer au public ou à la presse le nom d'une personne travaillant à Amazon !), restreint et même proscrit toute possibilité de s'exprimer en public sans l'accord écrit de la hiérarchie, sous peine de sanction pouvant aller jusqu'au licenciement. Une politique d'intimidation qui donne une seule envie : celle de s'indigner. Une anecdote suffirait d'ailleurs à souligner le comble du cynisme marchand de la firme. Ainsi le site de recrutement d'Amazon s'enthousiasme : «En 2011, l'ensemble des livres Indignez-vous ! expédiés par le site de Montélimar aurait atteint le sommet de la tour Eiffel si on les avait empilés les uns sur les autres.» Comme le disait Alphonse Allais - lui aussi en vente sur amazon.fr bien sûr : «Une fois qu'on a passé les bornes, il n'y a plus de limites.»

    En Amazonie, infiltré dans le «meilleur des mondes», de Jean-Baptiste Malet, Fayard, 155 p., 15 €.

    "RIEN N'EST JAMAIS INÉLUCTABLE"


    Fondateur de The New Press, l'éditeur franco-américain André Schiffrin, auteur de "l'Argent et les mots" (2010), revient sur l'avancée apparemment irrépressible du géant Amazon. Propos recueillis par Aude Lancelin

    Marianne : Vous êtes notamment célèbre pour avoir dénoncé la destruction de la chaîne du livre par les conglomérats mondialisés dans un livre retentissant : l'Edition sans éditeurs (La Fabrique), en 1999. Comment évaluez-vous la nouvelle menace que fait peser Amazon sur ce même marché depuis quelques années ?


    André Schiffrin : Amazon se réclame désormais ouvertement d'une politique d'élimination des libraires. Ce ne sont pas des menaces en l'air. Aux Etats-Unis, les gens d'Amazon y sont parvenus. Après les indépendants, même les chaînes ferment maintenant. Ils commencent également à agir comme des éditeurs. Ils commandent des livres à des auteurs connus. En France, fort heureusement, vous avez encore la loi Lang sur le prix unique. Mais, aux Etats-Unis, les rabais peuvent aller jusqu'à 40 %, l'effet de souffle a été ravageur. Il y avait 333 libraires à New York lorsque j'étais jeune, il n'y en a plus qu'une trentaine aujourd'hui.

    Pensez-vous que les appels au boycott d'Amazon, venus d'Angleterre notamment, peuvent avoir une quelconque efficacité ? D'où voyez-vous venir une alternative possible à une telle hégémonie ?

    A.S. : Toute action est utile. Rien n'est jamais inéluctable. C'est justement la stratégie d'Amazon de vouloir donner le sentiment que l'évolution technologique rend la chose fatale. Les seules mesures qui soient cependant assurées d'une efficacité totale sont celles que les gouvernements décideront d'engager contre un tel monopole. L'Europe devrait s'engager fermement dans ce combat. Qu'Amazon puisse ne pas payer d'impôts en s'installant au Luxembourg est proprement insupportable.

    Certains pensent que le système de distribution physique du livre cédera, de toute façon, un jour la place aux e-books, plus rapides d'accès et moins coûteux. Est-ce votre sentiment, croyez-vous à une disparition du papier à un horizon de dix ou vingt ans ?

    A.S. : Il y a trop de variables, il est trop tôt pour spéculer. Au stade où nous en sommes, la vente des e-books fonctionne exclusivement pour un certain type de livres : les best-sellers. Dans une librairie, on peut feuilleter, découvrir, le geste n'est pas du tout le même.

    En France, ces dernières années, de nombreux succès sont pourtant venus d'éditeurs indépendants et de petites maisons - on peut notamment songer à Actes Sud ou aux Arènes et à leur revue XXI. Y voyez-vous un signe encourageant par rapport à votre sombre pronostic ?

    A.S. : Il est très sain que ce genre de maisons indépendantes existe encore. J'admire beaucoup ce que font Les Arènes, qui ont depuis l'origine connu de grands succès. Mais la question est de savoir si de telles réussites pourront exister encore demain si nous n'agissons pas décisivement aujourd'hui.
    Propos recueillis par Aude Lancelin

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  •   Suite à la campagne de presse internationale lancée par le WWF pour alerter sur les risques d'exploitation pétrolière au cœur du plus ancien parc national d'Afrique, le comité du patrimoine mondial de l'Unesco a demandé l'annulation des permis déjà donnés aux compagnies. (21/06/2003)

     L'Unesco demande l'annulation des permis pétroliers dans le parc Virungaparc Virunga  WWF © Martin Harvey

    A l’occasion de sa 37ème réunion, qui se tient du 16 au 27 juin, au Cambodge, le Comité du patrimoine mondial a tenu a rappelé sa profonde préoccupation concernant le déclassement potentiel du parc et la possible modification des lois de la république démocratique du Congo (RDC) afin de permettre aux concessions pétrolières, couvrant 85 % du parc des Virunga, d’être exploitées. Certains des permis visés par cette demande sont détenus par la société britannique Soco International OPLC mais aussi par Total (voir Le plus ancien parc d’Afrique menacé par l’exploitation pétrolière ?) .

    « Le Comité du patrimoine mondial a clairement rappelé que les sites du patrimoine mondial sont des « No go zone » pour les activités extractives », s’est réjoui Christof Schenck, PDG du Frankfurt Zoological Society.

    Situé à l'est du pays, ce parc de 790 000 hectares, le plus ancien parc national d’Afrique et l’un des plus anciens du monde, bénéficie d’un éco-système exceptionnel qui explique son inscription au patrimoine mondial par l’UNESCO dès 1979 (voir la fiche sur l’état de conservation du parc en 2013 http://whc.unesco.org/fr/soc/1858). Depuis un an, le WWF a fait de la défense l’une de ses grandes causes internationales et multiplie les interventions sur le sujet. « La conservation de ce parc est un enjeu mondial, il apporte aussi des moyens de subsistance essentiels aux communautés locales », estime ainsi René Ngongo, responsable politique minières et extractives au WWF RDC

    C’est dans ce cadre que la branche française de la fondation avait posé une question écrite à Total lors de son Assemblée générale en mai 2013. Son PDG, Christophe de Margerie, s’était alors formellement engagé à « respecter les limites actuelles (du parc) au cas où celles-ci seraient réduites ». Un engagement salué par le WWF qui déplore tout de même que le groupe français continue ses activités en périphérie du parc. Quant à la compagnie Soco, « elle n’a à ce jour pris aucun engagement de respecter l’intégrité du parc », souligne le WWF France.

    Mais le Comité du patrimoine mondial a aussi pointé du doigt la responsabilité des Etats parties à la Convention concernant la protection du patrimoine mondial -culturel et naturel- en exhortant les gouvernements « à faire tout leur possible pour s'assurer que les sociétés minières ou pétrolières établies sur leurs territoires ne portent pas atteintes aux biens du patrimoine mondial".

      Béatrice Héraud
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