C’était le 21 mai 1993, il y a dix-neuf ans presque jour pour jour, en pleine guerre de l’ex-Yougoslavie (200 000 morts). Ce jour-là, je revenais en voiture de Sarajevo pour, sillonnant les routes du sud-est de la Bosnie, non loin de Srebrenica, rejoindre la Serbie, située de l’autre côté de la Drina – ce fleuve, magnifique mais sauvage, qui a toujours servi de frontière naturelle entre ces deux républiques.
Je me rappelle encore le nom de ces villages que je traversai alors, avant d’atteindre les petites villes bosniaques de Bratunac puis de Zvornik : Tekija, Milici, Staklar, Kravica, Nova Kasaba, Konjevic Polje, Kajici, Ranca, Repovac.
Mais ce dont je me souviens surtout, avec le plus de netteté et de douleur à la fois, c’est de l’effroyable état de destruction, mêlé à l’âcre et nauséabonde odeur de la mort, dans lequel se trouvaient ces hameaux apparemment dépeuplés. Car j’y découvris, au fil de ces kilomètres où s’alternaient villages orthodoxes (serbes) et musulmans (bosniaques), ce qu’il ne m’avait jamais encore été permis de voir en mon existence : un immense espace vide où la vie, mise à part l’imperceptible frémissement de la nature, n’existait plus, pulvérisée, anéantie. Des villages rasés au sol et dont il ne restait littéralement plus rien, sinon des carcasses de maisons éventrées, criblées de balles, pillées, incendiées, carbonisées. Et, tout autour de cette muette mais sinistre atmosphère de crime, dans le crépuscule du soir qui s’avançait lentement, sous le ciel encore balayé d’une lumière violacée et parmi le parfum envoûtant des acacias, un silence absolu, inhabituel, terrifiant, irréel et inhumain.
Et pour cause : la purification ethnique y avait été pratiquée de la manière la plus féroce qui fût, sans que rien, pas même un chat, n’y survécût ! Les clochers des églises, comme les minarets des mosquées, tous dynamités, n’étaient plus qu’un tas de débris jonchant le sol et, de temps à autre, sur la ferraille de quelque autocar écrasé sous un pilier de béton déraciné, pouvait-on apercevoir, écrite en lettres rouges sang, la signature d’Arkan, ce tristement célèbre chef des paramilitaires serbes qui fut assassiné quelques années après, en janvier 2000, dans le hall d’un luxueux hôtel de Belgrade, par un de ces gangs mafieux qui sévissaient alors impunément, du temps de Milosevic, dans la capitale serbe.
Certes n’était-ce pas la première fois que je sillonnais ces paysages de guerre. J’avais déjà parcouru, quelques mois auparavant, les terres saccagées de la Slavonie, du côté de Bjelovar et de Vitrovica, comme celle de la Bosnie du Nord, aux environs de Brcko et de Derventa, encore plus ravagées. Je m’étais même déjà aventuré, plus consterné encore devant tant d’inconcevables atrocités, dans les ruines de Vukovar, que ces mêmes milices d’Arkan reprirent, après une bataille acharnée, aux forces croates. Mais jamais encore je n’avais vu, comme ici en Bosnie Orientale, semblable carnage, pareille désolation. Dans cette région désormais vidée de toute population, l’on ne combattait même plus, faute d’habitants : ce n’était plus qu’un vaste cimetière dans lequel l’on s’avançait comme en un cauchemar, parmi une multitude de fantômes et, probablement, des charniers à venir.
« Le sol, bouillant, n’était plus qu’un champ de braise »