Rémunérés au forfait, les fermiers se paient une seconde fois sur la différence, à leur avantage, entre impôt prévu et impôt perçu. Les plus connus de ces personnages ont nom Crozat, La Popelinière, Grimod de La Reynière, les frères Pâris, Lavoisier... Certains ne dédaignent pas de donner un petit coup de pouce à leurs revenus en mouillant le tabac, ce qui en altère la qualité mais en augmente la quantité. Leur popularité ne s'accroît pas lorsque, dans l'intention de mettre un terme à toute déperdition, ils ceignent Paris d'une muraille continue, embellie il est vrai des barrières de Ledoux, aujourd'hui presque toutes disparues. Pas chiens, les fermiers prêtent au roi, toujours impécunieux. Pour fixer les idées, un ouvrier bien payé gagne environ 700 livres par an, Lavoisier, à peu près 200 000... Appelé au secours par une monarchie aux abois, Necker croit bien faire et frappe en tout cas un grand coup lorsque, en 1781, sous le titre sobre de «Compte rendu», il rend public le budget de la France, jusqu'alors rigoureusement tenu secret. C'est un énorme succès de librairie (qui ne génère pas de droits d'auteur) : 100 000 exemplaires vendus. Le ministre des Finances, suisse et honnête, entend restaurer la confiance en jouant la transparence.
Ainsi les Français découvrent-ils qu'en regard de 504 millions de recettes, le chiffre des dépenses se monte à plus de 600 millions de livres, dont 300 millions pour le seul service de la dette. Il est vrai que, sur les quatre années précédentes, il a fallu emprunter 500 millions pour soutenir les insurgents américains. Si l'on fait abstraction du coût de la guerre, avance Necker, on se retrouve à l'équilibre, et même avec un léger excédent. Evidemment... En fait, tout ce que l'opinion, ainsi prise à témoin, retient du «Compte rendu», ce sont le montant, les attributaires et les motifs des pensions versées sur la cassette du roi, aux frais de la princesse : 5 % seulement du budget, mais qui ne passent pas. Trop de rancoeur, trop de haines se sont accumulées, de génération en génération, contre les privilégiés. Les ventres creux, qui demain seront les sans-culottes, ne font ni dans la nuance, ni dans la dentelle, et confondent dans la même détestation les «ventres dorés», les gilets à fleurs et les robes à paniers. «Quand les peuples cessent d'estimer, ils cessent d'obéir», écrira Rivarol, écrivain réactionnaire mais esprit lucide.
La Révolution, c'est la rencontre entre une banqueroute morale et financière et une révolte morale et sociale. Tous les adversaires de la Révolution n'étaient pas riches, et tous les riches n'étaient pas ennemis de la Révolution, mais c'est la richesse elle-même qui paraît incompatible avec l'explosion d'une revendication nouvelle et dès lors ancrée dans le caractère français : la passion de l'égalité. L'idée est alors communément répandue qu'il faut faire rendre gorge aux nantis, niveler les conditions, fût-ce en mettant quelques entraves à la liberté, faire régner la vertu, fût-ce par la terreur, éradiquer les classes dominantes par tous les moyens, de la confiscation à la guillotine, en passant par les nationalisations.